“Il y a une analogie dans l’espèce humaine qui se retrouve toujours1” : Défis de l’écriture de l’histoire dans les Considérations de Germaine de Staël

There is always an analogy to be found in human nature”. Challenges of writing history in the Considérations

Stéphanie Genand

p. 199-211

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Stéphanie Genand, « “Il y a une analogie dans l’espèce humaine qui se retrouve toujours” : Défis de l’écriture de l’histoire dans les Considérations de Germaine de Staël », Cahiers Staëliens, 69 | 2019, 199-211.

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Stéphanie Genand, « “Il y a une analogie dans l’espèce humaine qui se retrouve toujours” : Défis de l’écriture de l’histoire dans les Considérations de Germaine de Staël », Cahiers Staëliens [En ligne], 69 | 2019, mis en ligne le 03 mai 2022, consulté le 01 décembre 2022. URL : https://cahiersstaeliens.edinum.org/353

Les Considérations échappent à toute caractérisation générique. Leur écriture chorale, pensée par Staël, n’a pourtant pas pour seul objectif de donner un sens au chaos des événements grâce au filtre de la subjectivité : elle problématise aussi la notion même d’histoire tant Staël minore le récit des événements au profit d’une analyse de leurs causes profondes. Ce changement d’échelle n’est-il pas nécessaire à qui cherche non pas la surface des faits, mais leur dimension anthropologique ?

Les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française continuent, deux cents ans après leur parution posthume en avril 1818, de défier la critique. Tout y reste en effet inassignable, inclassable, voire rétif à l’appropriation. Leur réception, objet de nombreuses études2 qui ont mis en lumière la puissance clivante d’un ouvrage qualifié par Stéphanie Tribouillard de « testament polémique3 », constitue à ce titre un phénomène paradigmatique : si deux clans s’affrontent alors violemment autour de la lecture de la Révolution proposée par Staël, c’est bien que la matière même de son livre, autrement dit l’histoire des « vingt-cinq ans de périls continuels en tout genre4 » qui viennent de s’écouler, résiste à toute signification unanime : non seulement à cause de la proximité des faits, qui problématise le déchiffrement d’une séquence singulièrement enchevêtrée avec le présent, mais surtout parce que le projet même de leur conférer un sens présuppose une lisibilité, et donc une cohérence de la Révolution qui est tout sauf acquise dans la France restaurée. Or Staël, si elle souligne elle-même l’ambivalence d’événements qui « ont fait éprouver de nos jours tant d’espérances et tant de craintes5 », travaille précisément, en discriminant ainsi le négatif du positif, à rétablir la lumière au milieu du chaos. Alors que les ultras-royalistes et une partie des bonapartistes privilégient l’hypothèse d’une confusion, voire d’une inintelligibilité de la rupture instaurée en 17896, elle revendique au contraire une herméneutique militante : l’héritage libéral de la Révolution présuppose en effet, pour elle, un geste interprétatif fort, capable de débrouiller l’écheveau du temps tout en y lisant un possible bénéfice pour la jeune nation.

Cette exhortation au déchiffrement surgit pourtant, non sans un étrange paradoxe, au milieu d’un ouvrage structurellement équivoque. Les Considérations, du fait de la mort prématurée de leur auteur, paraissent en effet sous la forme d’une partition non seulement incomplète, mais partiellement illisible tant leur histoire éditoriale, jalonnée de corrections et d’interventions extérieures7, voile, et ce parfois de manière irréversible, la lettre originale du manuscrit. Lucia Omacini, présentant en 2017 les principes de la nouvelle édition entreprise sous sa direction, souligne la part d’incertitude qui subsiste au cœur d’un texte désormais rétabli dans sa version authentique, mais dont les plus récentes approches génétiques n’ont pas fait disparaître l’opacité :

Le livre des Considérations dans sa nouvelle forme éditoriale pose quelques problèmes quant à son statut. Il s’agit d’un texte inachevé qui garde, par cela même, une marge d’inconnaissable, un texte ayant subi un certain nombre de manipulations allographes qui l’ont forcément modifié, un texte dont l’état final demeure somme toute conjectural8.

Palimpseste stratégique, les Considérations ne se contentent donc pas d’exhorter les citoyens de 1818 à devenir aussi des lecteurs actifs, capables de démêler leur histoire – de « construire l’intelligible9 », pour reprendre la formule de Simone Balayé – afin de se l’approprier : elles inscrivent aussi cet objectif au cœur d’un feuilleté éditorial particulièrement complexe et dans lequel l’appréciation critique de la matière historique recoupe la vigilance, voire la suspicion requise par le statut toujours problématique de l’instance auctoriale, comme de plusieurs passages restés en devenir, alors qu’ils n’auraient peut-être pas figuré dans l’état définitif du manuscrit.

Cet inachèvement relève toutefois d’un malheureux concours de circonstances et l’on pourrait, plagiant les propres stratégies de Staël qui anticipe sans cesse les arguments susceptibles de lui être objectés, opposer que le caractère lacunaire des Considérations reste purement fortuit. Mais une telle concession n’éluciderait en rien la complexité profonde, et pour ainsi dire structurelle d’un ouvrage qui choisit jusque dans son écriture-même, soit indépendamment des circonstances qui amputent sa naissance, une indétermination qui rend quasiment impossible son identification générique. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer l’un des adjectifs récurrents pour définir les Considérations : « hybride ». Employé à plusieurs reprises par L. Omacini10 notamment, ce qualificatif met en lumière la singulière hétérogénéité d’un livre qui entrelace de fait un tableau de la Révolution, une histoire de l’Angleterre et un éloge de la carrière ministérielle de Necker. À ce premier brouillage, assumé par Staël chez qui l’hommage à la mémoire paternelle prend très tôt la forme plus ample d’une chronique nationale11, s’ajoute la pluralité des énonciations puisque la trame des Considérations juxtapose sans cesse récits, discours et souvenirs personnels. Pour Stefania Tesser, qui consacre une étude pionnière à cette composition enchevêtrée12, ce choix répond au projet délibéré de privilégier une écriture composite. Le modèle choral des Considérations, superposant plusieurs voix et notamment celle de l’autobiographie qui inspire les « anecdotes particulières13 » de la troisième partie, transforme stratégiquement le récit des événements en une fresque sensible, susceptible de toucher plus en profondeur le lecteur :

Les résultats de ce travail ont permis de conclure que les éléments hétérogènes dont le texte est composé sont organisés en fonction d’un trait dominant, à savoir un discours politique qui ne se limite pas à une simple énonciation de valeurs mais qui fait en sorte que celles-ci soient adoptées et mises en œuvre14.

La diversité générique, loin de traduire une quelconque incohérence, devient par conséquent ici l’instrument de la nouvelle histoire proposée par les Considérations : présenter les faits au public ne saurait suffire, en 1818, à le convaincre que la séquence temporelle qui s’achève a bel et bien un sens, qu’il faut courageusement faire émerger. Le disparate des faits, modéré par la résonance subjective, gagne dès lors une première cohérence puisque la transformation des épisodes nationaux en souvenirs, fussent-ils d’abord individuels, inaugure la possible appropriation d’une fresque progressivement familiarisée grâce à la trace déposée sur un « moi » dont Staël exploite pleinement les vertus inclusives.

Les Considérations ne se contentent pourtant pas d’inventer une écriture sensible de l’histoire : leur structure enchevêtrée, au point de compromettre toute identification générique, problématise plus profondément la notion même de temporalité. Qu’y reste-t-il en effet de la relation au passé dès lors que le parallèle avec l’Angleterre brouille systématiquement le tableau de la Révolution ? Peut-on même encore parler de tableau ou de récit compte tenu de la place prépondérante accordée à l’analyse sous la plume de Staël ? Le premier chapitre, dans un énoncé programmatique devenu célèbre, revendique en effet la suspension du livre hors de tout contexte puisque Staël prétend « parler du temps dans lequel nous avons vécu, comme s’il était déjà bien loin de nous15 ». Cette vision à distance, outre qu’elle fragilise l’existence d’un présent qui ne soit pas celui de la réflexion dans les Considérations, officialise aussi le caractère hybride de l’histoire au moment 1800 : paralysée par les fractures politiques et sociales de la Restauration, a-t-elle d’autres choix que de s’estomper au moment où, paradoxalement, elle devient plus nécessaire que jamais ? L’analyse offrirait alors, parce qu’elle s’élève d’une tribune atemporelle, un remède aux passions clivantes qui obscurcissent, en 1818, l’interprétation, mais aussi la transmission. Si la métaphore du « testament16 » revient de fait si souvent à propos des Considérations, c’est bien qu’elle cristallise la problématique généalogique qui interroge, outre la relation au passé et donc la filiation, personnelle aussi bien que nationale, le modèle même du texte chargé de réconcilier les familles politiques, en plus de rendre un dernier hommage au père disparu douze ans plus tôt17. Staël, pour le dire autrement, ne travaille pas seulement à faire émerger un sens du bloc apparemment informe des années 1789-1814 ; elle associe surtout à son projet un livre étonnamment inclassable et dans lequel la problématique de la dette et de l’héritage personnalise les enjeux mémoriels qui divisent le pays. Si les Lumières ont en effet déjà repensé en profondeur l’écriture de l’histoire18, traditionnellement écartelée entre l’incohérence et le finalisme, il revient peut-être aux Considérations d’avoir inventé une nouvelle langue pour parler du temps et conférer un sens aux événements. C’est ce fascinant laboratoire que nous voudrions examiner ici : comment Staël fait-elle des Considérations, davantage qu’une histoire, une matrice historiographique ?

Elle procède d’abord de manière négative en amenuisant, jusqu’à la faire quasiment disparaître, la dimension factuelle des événements. Le lecteur qui chercherait une histoire de la Révolution aura de fait bien du mal à la trouver dans les Considérations tant l’ouvrage n’en propose, paradoxalement, qu’une vision parcellaire et pour ainsi dire fugitive. Le motif récurrent du spectacle à la fenêtre19, qui permet à Staël de décrire plusieurs épisodes se déroulant sous ses yeux – l’ouverture des États généraux20, la journée du 10 août 179221, les massacres de septembre22 ou encore le coup d’État du 18 fructidor23 – fonctionne ainsi comme une clé métatextuelle tant le livre lui-même s’entrouvre sur le réel, plus qu’il ne l’accueille massivement. Cette histoire entrée par effraction, ou par hasard, devient dès lors une matière presque intrusive au point qu’elle semble perturber l’élan de la réflexion. Non seulement la matière historique occupe donc une place minoritaire dans les Considérations, mais elle se voit systématiquement dévaluée au prétexte qu’en plus de s’abaisser à l’échelle des circonstances, elle mobilise une mémoire personnelle que Staël n’a de cesse de justifier :

Il est difficile de raconter ces temps horribles sans se rappeler vivement ses propres impressions, et je ne sais pourquoi l’on combattrait ce penchant naturel. Car la meilleure manière de représenter des circonstances si extraordinaires, c’est encore de montrer dans quel état elles mettaient les individus au milieu de la tourmente universelle24.

Ce congé donné à l’histoire se prolonge, sur le plan cette fois macrotextuel, dans des changements de registre spectaculaires : les Considérations, outre qu’elles maintiennent le réel à la fenêtre, et donc à la lisière du livre, s’écartent aussi explicitement du modèle de l’écriture historique. À plusieurs reprises, cette dernière se voit en effet interrompue sans ménagement. C’est le cas au moment d’évoquer la Terreur, puis l’invasion de Paris par les troupes alliées en 1814 :

Les événements que nous avons appelés jusqu’à présent ne sont que de l’histoire, dont l’exemple peut s’offrir ailleurs. Mais un abîme va s’ouvrir maintenant sous nos pas ; nous ne savons quelle route suivre dans un tel gouffre, et la pensée se précipite avec effroi de malheur en malheur, jusqu’à l’anéantissement de toute vertu25.

Je m’arrête à ce dernier acte qui a précédé d’un jour l’envahissement total de la France par les armées étrangères, et c’est là que je finis mes considérations historiques26.

Il ne s’agit cependant pas d’une simple transition du particulier au général : l’histoire, si elle quitte ici la scène des Considérations, le fait surtout parce qu’elle s’avère incapable de la profondeur requise par la gravité des événements. « Le règne des jacobins27 », pour reprendre la formule de Staël, partage en effet avec le spectacle du « Louvre gardé par des troupes venues des confins de l’Asie28 » une violence non seulement politique, mais aussi morale. Ils affectent dès lors l’âme, plus encore que le citoyen, si bien qu’il faut analyser, et non plus raconter, ce qui relève davantage du traumatisme psychique que d’un déroulement chronologique. Staël dénonce par conséquent ici la faillite du discours historique : incapable d’atteindre la structure anthropologique des événements, il n’en offre qu’une approche parcellaire, voire superficielle – « les événements […] ne sont que de l’histoire », rappellent les Considérations, tandis que le fanatisme ouvre un « abîme » d’une ampleur inédite. Ce réquisitoire n’est pas nouveau en 1818. Dans l’Essai sur les fictions déjà, publié en 1795, la fiction supplante, sous la plume de Staël, une histoire incapable de traverser le vernis des faits et des apparences :

Dira-t-on que ce tableau des passions des hommes existe dans l’histoire et que c’est là qu’il vaut bien mieux l’aller chercher ? Mais l’histoire n’atteint point à la vie des hommes privés, aux sentiments, aux caractères dont il n’est point résulté d’événements publics ; l’histoire n’agit point sur nous par un intérêt moral et soutenu ; le vrai est souvent incomplet dans ses effets29.

Dès qu’il faut sonder le cœur humain et l’ampleur des passions qui l’agitent, le récit d’imagination, s’il choisit la voie anthropologique, se révèle bien plus pertinent que le texte historique. Même Tacite, que Staël considère pourtant comme l’un des « grands30 » du genre et auquel on l’a explicitement comparée lorsque paraissent les Considérations31, peine à concilier naturellement tableau des événements et profondeur morale : bornés et contraints par le réel, les historiens, fussent-ils brillants, « ne peuvent peindre que les sentiments attestés par des faits32 », ajoute encore l’Essai sur les fictions, alors que comprendre la matière humaine suppose aussi d’en envisager les potentialités, au-delà de ses seules manifestations avérées.

Les Considérations, prenant ainsi explicitement leur distance avec le fil événementiel, relèvent-elles par conséquent encore du modèle historique ? À l’évidence, si l’on se souvient de la référence majeure que Staël y revendique : l’Histoire de la Révolution publiée par Necker en 1796. Non contente de louer les vertus politiques et morales de son père, elle souligne en effet à de nombreuses reprises ses qualités d’écrivain : celui qui « avait cultivé dès son enfance la littérature avec beaucoup de soin33 » n’aurait en effet jamais renoncé à « son premier goût pour les belles-lettres34 ». Son Histoire de la Révolution, à laquelle Staël consacre une longue analyse, se présente ainsi comme la quintessence de son talent :

Néanmoins il publia vers la fin de l’année 1796 l’Histoire de la Révolution en quatre volumes, dans lesquels il présenta les vérités les plus hardies. Il n’y mit d’autre ménagement que celui de se placer à la distance de la postérité pour juger les hommes et les choses. Il joignit à cette histoire pleine de chaleur, de sarcasme et de raison, l’analyse des principales constitutions libres de l’Europe, et l’on serait vraiment découragé d’écrire en lisant ce livre, qui contient tout, si l’on ne se disait pas que dix-huit années de plus, et la manière de sentir individuelle peuvent ajouter encore quelques idées au même système35.

Les Considérations y puisent les deux principes essentiels qui font la singularité, mais aussi la force du texte écrit vingt ans plus tard : l’hétérogénéité – pour retracer la Révolution, rien ne vaut un livre « qui contient tout » – et la neutralité, encore nommée « impartialité36 » par Staël et qui consiste à se situer paradoxalement hors du temps pour mieux l’analyser.

Les deux démarches ont en commun de promouvoir la clairvoyance : les récents événements offrant une matière encore dangereusement incandescente, mieux vaut tempérer leur puissance en juxtaposant aux séquences historiques proprement dites l’échelle intemporelle de la réflexion. Staël définit encore cette technique comme l’art de concilier le tableau des faits avec la « raison ». La formule éclaire sous un nouveau jour le projet historiographique des Considérations : l’extinction de l’événementiel n’y marque en effet que la première étape d’une redéfinition de la matière et des enjeux mêmes du livre. L’histoire de la Révolution, dès lors qu’elle exige une approche rationnelle et un regard détaché – « à la distance de la postérité pour juger les hommes et les choses », si l’on revient à la formule léguée par Necker – éclipse alors les faits au profit d’un travail d’analyse quasi indépendant du réel. Staël s’en explique à plusieurs reprises et notamment lorsqu’elle évoque, dans la troisième partie, les « moyens employés en 1792 pour établir la République en France » :

Ce qu’il importe avant tout de considérer dans les grandes crises politiques, c’est si la révolution qu’on désire est en harmonie avec les lumières de son temps. En tâchant d’opérer le retour des anciennes institutions, c’est-à-dire en voulant faire reculer l’esprit humain, on enflamme toutes les passions populaires. Mais, si on aspire au contraire à fonder une république dans un pays qui, la veille, avait tous les défauts et tous les vices que les monarchies absolues doivent enfanter, l’on se voit dans la nécessité d’opprimer pour affranchir et de se souiller ainsi de forfaits, en proclamant le gouvernement qui se fonde sur la vertu37.

Son geste épistémologique – « considérer » ou « considérer philosophiquement38 », dit-elle encore quelques pages plus loin – recoupe dès lors une conception particulière de l’événement : si ce dernier se manifeste d’abord comme un fait qui bouleverse la vie politique et sociale, il recouvre en réalité une profondeur souterraine, et quasi tectonique, qui explique seule son apparition et le désordre soudain introduit au cœur du réel. L’histoire, en d’autres termes, ne se comprend pas en termes d’écume – la surface du monde ne se soulève jamais par hasard –, mais de racines, de causes profondes et de déterminations politiques, sociales, religieuses ou morales.

Sa langue n’est donc pas pour Staël la chronologie, mais l’archéologie tant il importe, pour comprendre le présent, de remonter jusqu’aux facteurs qui ont pu déclencher l’apparition de ce présent. Faute de cette plongée paradoxalement hors du temps – l’histoire commence ainsi par une déshistoricisation partielle, ou par un éloignement des circonstances –, on confond le visible et la cause, le symptôme et le mal ou, pour reprendre la célèbre métaphore des Considérations, « les acteurs [et] la pièce39 ». En témoigne l’approche générale, ou plus exactement structurelle, qui substitue systématiquement au factuel la recherche des racines sous la plume de Staël. L’histoire délaisse en effet la surface du présent pour n’y voir qu’un surgissement moins signifiant en lui-même, que pour ce qu’il révèle. Ainsi la Révolution, trop souvent cantonnée à la sphère de l’accidentel ou de l’épisodique incompréhensible devient-elle, dans les Considérations, une lame de fond préparée de longue date :

C’était le résultat de tout le XVIIIe siècle et les vieux préjugés, qui combattaient encore pour les anciennes institutions, avaient beaucoup moins de force alors qu’ils n’en ont eu dans aucune époque pendant les vingt-cinq années suivantes. Enfin, l’ascendant de l’esprit public était tel qu’il l’emporta sur le Parlement lui‑même40.

Fruit d’une époque, mais aussi d’une structure politique et humaine – la phrase liminaire le rappelle avec force : « La Révolution de France est une des grandes époques de l’ordre social41 » –, elle n’affecte le présent qu’au terme d’un long processus dont l’étude détermine une démarche plus proche de l’anamnèse, ou de la généalogie, que de l’événementiel. L’exploration de cette stratification temporelle intéresse seule la pensée staëlienne : non seulement parce qu’elle prétend trouver l’origine du soubresaut des années 1789-1814, mais surtout parce qu’elle requiert un raisonnement anthropologique qui, révélant des profondeurs inaccessibles à l’historien, atteint une vérité humaine si puissante qu’elle autorise la formulation de lois générales et de prédictions42, rejoignant le rêve d’une science politique tel que le formule Des Circonstances actuelles :

Les passions d’une nation peuvent donc être calculées par un législateur, comme ses naissances, ses morts et ses mariages, et le dernier degré de la perfectibilité de l’esprit humain, c’est l’application du calcul à toutes les branches du système moral43.

Les événements s’assourdissent ainsi au profit de l’analyse pluriséculaire des institutions, des organisations sociales, des cultures religieuses et des mœurs dans lesquels les Considérations identifient les causes du présent. Cette méthode, reliant étroitement le temporel à l’intemporel, ne s’applique pas seulement aux transformations politiques, mais aussi aux hommes de pouvoir dont elle décompose lucidement l’ascension. Napoléon, s’il reste une exception, voire une anomalie historique – « Il n’est aucun ancien gouvernement que l’on pût comparer à cette tyrannie entée sur une révolution44 », rappelle la quatrième partie – intéresse donc moins Staël comme individu, que comme symptôme d’une inquiétante perversion des Lumières :

Bonaparte n’est pas seulement un homme mais un système et s’il avait raison, l’espèce humaine ne serait plus ce que Dieu l’a faite. On doit donc l’examiner comme un grand problème dont la solution importe à la pensée dans tous les siècles45.

L’Empire, en d’autres termes, ne relève pas d’une histoire, mais d’une autopsie, presque une fouille géologique, des facteurs qui ont autorisé son émergence.

L’échelle systémique présente cependant des risques : le présent, rétabli dans sa profondeur temporelle, y perd partiellement sa spécificité d’autant que le raisonnement analogique, soucieux d’ajouter à l’archéologie la comparaison avec d’autres cultures – l’Angleterre, miroir de la France dans les Considérations –, transforme le tableau du présent en une mécanique animée par les principes identifiés comme les énergies structurelles des sociétés humaines. Comme le rappelle Bertrand Binoche, « toute “philosophie de l’histoire” a pour fin de réécrire l’histoire universelle en lui conférant un sens, c’est-à-dire en l’orientant téléologiquement46 ». Cet écueil caractérise tout particulièrement l’œuvre de Montesquieu. Historien problématique, malgré une œuvre considérable et qui compte notamment les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, dont Staël se réclame comme modèle dès son titre, il transforme l’événementiel en un laboratoire de la pensée. Pour Catherine Volpilhac-Auger, « à d’autres, il laisse le soin de raconter ce qu’il interprète, de donner à voir ce qu’il donne à comprendre. Ce qui l’intéresse, ce sont les forces profondes qui font agir l’humanité47 », précise-t-elle. Difficile de ne pas voir, dans cette définition, l’ambition des Considérations staëliennes. La fresque humaine s’y transforme de fait, en de nombreux chapitres, en une matière expérimentale au service de la réflexion politique ou d’une analyse morale curieuse des récurrences, plus que des singularités :

Mais depuis vingt-cinq ans, dit-on encore, il n’y a pas eu un gouvernement fondé par la Révolution qui ne se soit montré méchant ou fou. La nation a été sans cesse agitée par les troubles civils, et toutes les nations dans cet état se ressemblent. Il y a une analogie dans l’espèce humaine qui se retrouve toujours, quand les mêmes circonstances la mettent en dehors48.

La Révolution, outre qu’elle se dilue ici dans le cycle universel des événements, quitte dès lors la sphère historique pour offrir surtout à l’observatrice des passions une séquence privilégiée. Rien ne vaut en effet le désordre ou la violence pour voir l’humain livré sans masques à ses instincts. Ces derniers constituent même le point aveugle de nos existences. Tout y progresse, aussi bien les connaissances que les institutions, à l’exception des appétits qui nous gouvernent au point d’autoriser le tableau intemporel de nos aveuglements : « Bizarre destinée de l’espèce humaine condamnée à rentrer dans le même cercle par les passions, tandis qu’elle marche toujours en avant dans la carrière des idées49 ! »

Faut-il en conclure que Staël, dans ses Considérations, serait la fille de Montesquieu plus que celle de Necker ? Ce serait négliger l’originalité et l’ampleur de la refonte temporelle qui singularise son ouvrage. Là où l’historiographie critique des Lumières bute traditionnellement sur l’écueil du finalisme – l’histoire n’en est plus une dès lors que tout s’explique a posteriori –, elle maintient la spécificité irréductible du présent. Au lendemain de la Révolution, rien ne sera plus jamais comme avant. C’est ce que les Considérations appellent, d’une formule récurrente, « l’esprit du temps50 » : elle désigne aussi bien l’avènement de la liberté, plus ancienne que tous les despotismes, que le progrès des lumières, intellectuelles ou politiques et qui interdisent, sous peine d’anachronisme, le retour en arrière : « l’habitude du passé […] est rompue51 ». L’Ancien Régime, ainsi que tout modèle de monarchie absolue, ne réapparaîtront donc que sous la forme nécessairement grotesque de la mascarade ou de la contrefaçon. Il faut bien entendu du temps pour achever le processus de l’affranchissement institutionnel et culturel. Plusieurs pays d’Europe, et notamment la Russie52, l’ont amorcé sans pouvoir encore en récolter les fruits. Mais c’est l’une des vertus des Considérations que d’offrir, grâce aux tableaux intemporels qui s’y mêlent, une leçon non pas de relativisme, mais d’espoir. À l’heure où le spectacle du présent brûle la plupart des regards, rien ne vaut le détour de l’ailleurs et du toujours : « Peut-être, ajoute-t-elle, se réconciliera-t-on avec les Français quand on verra dans eux les Anglais d’hier53 ».

1 Staël, Germaine de, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française [1818], rééd. Lucia Omacini et Stefania Tesser, OCS-III/

2 Voir notamment Bowman, Franck Paul, « La polémique sur les Considérations sur la Révolution française », dans Le groupe de Coppet et la Révolution

3 Tribouillard, Stéphanie, Le tombeau de Madame de Staël. Les discours de la postérité staëlienne en France (1817-1850), Genève, Slatkine, 2007, p. 99

4 Considérations, t. I, p. 159.

5 Considérations, t. I, p. 18.

6 « Les malheurs de la Révolution sont résultés de la résistance irréfléchie des privilégiés à ce que voulaient la raison et la force ; cette question

7 Voir Balayé, Simone, « Le dernier manuscrit des Considérations sur la Révolution française », dans Béatrice Didier et Jacques Neefs (dir.), Sortir

8 Considérations, t. I, p. XI.

9 Sous-titre de la section consacrée aux manuscrits staëliens dans Sortir de la Révolution, ouvr. cité, p. 101.

10 Sa récente réédition parle ainsi des Considérations comme « d’un ouvrage hybride » (t. I, p. XII), formule qui revient à l’identique dans l’article

11 « Je m’occupe en ce moment de la vie de mon père : c’est presque l’histoire de la Révolution », écrit-elle au Baron de Voght le 20 décembre 1810 :

12 Tesser, Stefania, « L’inscription du moi dans le discours politique : les Considérations sur la Révolution française », Cahiers staëliens, n° 43

13 Considérations, t. I, p. 391 et 499.

14 Tesser, Stefania, art. cité, p. 30.

15 Considérations, t. I, p. 6.

16 Outre S. Tribouillard qui parle de « testament polémique » (Le Tombeau de Madame de Staël, p. 99), Norman King présente lui aussi les

17 « Il y a maintenant douze années que la mort m’a séparée de mon père, et chaque jour mon admiration pour lui s’est accrue » : Considérations, t. II

18 Voir sur ces questions Binoche, Bertrand et Tinland, Franck (dir.), Sens du devenir et pensée de l’histoire au temps des Lumières, Paris, Champ

19 Voir Rosset, François, « Madame de Staël à la fenêtre des Tuileries : intimité et histoire dans Dix années d’exil », dans Damien Zanone (dir.), Le

20 Considérations, t. I, p. 149.

21 Considérations, t. I, p. 388.

22 Considérations, t. I, p. 399.

23 Considérations, t. I, p. 495.

24 Considérations, t. I, p. 451.

25 Considérations, t. I, p. 431 (nous soulignons).

26 Considérations, t. II, p. 805.

27 Considérations, t. I, p. 437.

28 Considérations, t. II, p. 729.

29 Staël, Germaine de, Essai sur les fictions, rééd. Stéphanie Genand, OCS-I/2, dir. S. Genand, Paris, Champion, 2013, p. 56.

30 Ibidem.

31 Le Journal du commerce parle d’un « nouveau Tacite » le 17 mai 1818 : Le tombeau de Madame de Staël, p. 167.

32 Essai sur les fictions, p. 56.

33 Considérations, t. I, p. 53.

34 Ibidem.

35 Considérations, t. I, p. 483-484.

36 « Les hommes éclairés, qui sont toujours contemporains des siècles futurs par leurs pensées, jugeront si j’ai su m’élever à la hauteur d’

37 Considérations, t. I, p. 376.

38 Considérations, t. I, p. 435.

39 Considérations, t. I, p. 5.

40 Considérations, t. I, p. 137.

41 Considérations, t. I, p. 5.

42 Rôle dévolu à Necker, véritable oracle dans les Considérations : « … les ouvrages qu’il a composés à différentes époques de la Révolution, ont un

43 Staël, Germaine de, Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France [

44 Considérations, t. II, p. 671.

45 Considérations, t. II, p. 530.

46 Binoche, Bertrand, « Où la philosophie de l’histoire rencontre l’histoire universelle », ouvr. cité, p. 29.

47 Volpihac-Auger, Catherine, Montesquieu : une histoire de temps, Lyon, ENS Éditions, 2017, p. 215.

48 Considérations, t. II, p. 811.

49 Considérations, t. II, p. 565.

50 Considérations, t. I, p. 136, 174 et 207 notamment.

51 Considérations, t. II, p. 699.

52 Voir Considérations, t. II, p. 673.

53 Considérations, t. II, p. 813.

1 Staël, Germaine de, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française [1818], rééd. Lucia Omacini et Stefania Tesser, OCS-III/2, dir. Lucia Omacini, Paris, Champion, 2017, t. 2, p. 811. Cette édition sera désormais le texte de référence des citations.

2 Voir notamment Bowman, Franck Paul, « La polémique sur les Considérations sur la Révolution française », dans Le groupe de Coppet et la Révolution française, Lausanne, IBC, Paris, J. Touzot, 1988, p. 225-241 ; Tribouillard, Stéphanie, « Une croisade contre ‘le talent du mal’ : les contre-révolutionnaires lecteurs des Considérations », Cahiers staëliens, n° 53, 2002, p. 53-68 et plus récemment Burnand, Léonard, « L’anti-Bonald : Benjamin Constant défenseur des Considérations sur la Révolution française de Madame de Staël », Cahiers de la Nouvelle Société des études sur la Restauration, n° XI, 2012, p. 59-72.

3 Tribouillard, Stéphanie, Le tombeau de Madame de Staël. Les discours de la postérité staëlienne en France (1817-1850), Genève, Slatkine, 2007, p. 99.

4 Considérations, t. I, p. 159.

5 Considérations, t. I, p. 18.

6 « Les malheurs de la Révolution sont résultés de la résistance irréfléchie des privilégiés à ce que voulaient la raison et la force ; cette question est encore débattue après vingt-sept années », lit-on dans les Considérations, t. II, p. 610.

7 Voir Balayé, Simone, « Le dernier manuscrit des Considérations sur la Révolution française », dans Béatrice Didier et Jacques Neefs (dir.), Sortir de la Révolution : Casanova, Chénier, Staël, Constant, Chateaubriand. Manuscrits de la Révolution, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1994, t. III, p. 141-150.

8 Considérations, t. I, p. XI.

9 Sous-titre de la section consacrée aux manuscrits staëliens dans Sortir de la Révolution, ouvr. cité, p. 101.

10 Sa récente réédition parle ainsi des Considérations comme « d’un ouvrage hybride » (t. I, p. XII), formule qui revient à l’identique dans l’article intitulé « Madame de Staël : les Considérations sur la Révolution française face aux fictions romanesques ; entre dit et non-dit », dans Marc Hersant et Catherine Ramond (dir.), Les Portraits dans les récits factuels et fictionnels de l’époque classique, Amsterdam, Rodopi, 2019, p. 62. S. Tribouillard évoque quant à elle un « monument disparate » : Le Tombeau de Madame de Staël, p. 107.

11 « Je m’occupe en ce moment de la vie de mon père : c’est presque l’histoire de la Révolution », écrit-elle au Baron de Voght le 20 décembre 1810 : Correspondance générale, éd. Béatrice Jasinski et Othenin d’Haussonville, Genève, Slatkine, 2008, t. VII, p. 238.

12 Tesser, Stefania, « L’inscription du moi dans le discours politique : les Considérations sur la Révolution française », Cahiers staëliens, n° 43, 1991-1992, p. 29-44.

13 Considérations, t. I, p. 391 et 499.

14 Tesser, Stefania, art. cité, p. 30.

15 Considérations, t. I, p. 6.

16 Outre S. Tribouillard qui parle de « testament polémique » (Le Tombeau de Madame de Staël, p. 99), Norman King présente lui aussi les Considérations comme le « testament politique de leur auteur » : King, Norman, « Sismondi critique des Considérations », Cahiers staëliens, n° 17, 1973, p. 59.

17 « Il y a maintenant douze années que la mort m’a séparée de mon père, et chaque jour mon admiration pour lui s’est accrue » : Considérations, t. II, p. 601.

18 Voir sur ces questions Binoche, Bertrand et Tinland, Franck (dir.), Sens du devenir et pensée de l’histoire au temps des Lumières, Paris, Champ Vallon, 2000 et Binoche, Bertrand, « Où la philosophie de l’histoire rencontre l’histoire universelle », dans Alexandre Escudier et Laurent Martin (dir.), Histoires universelles et philosophies de l’histoire. De l’origine du monde à la fin des temps, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, p. 29-42.

19 Voir Rosset, François, « Madame de Staël à la fenêtre des Tuileries : intimité et histoire dans Dix années d’exil », dans Damien Zanone (dir.), Le Moi et l’histoire. 1789-1848, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2005, p. 70-87.

20 Considérations, t. I, p. 149.

21 Considérations, t. I, p. 388.

22 Considérations, t. I, p. 399.

23 Considérations, t. I, p. 495.

24 Considérations, t. I, p. 451.

25 Considérations, t. I, p. 431 (nous soulignons).

26 Considérations, t. II, p. 805.

27 Considérations, t. I, p. 437.

28 Considérations, t. II, p. 729.

29 Staël, Germaine de, Essai sur les fictions, rééd. Stéphanie Genand, OCS-I/2, dir. S. Genand, Paris, Champion, 2013, p. 56.

30 Ibidem.

31 Le Journal du commerce parle d’un « nouveau Tacite » le 17 mai 1818 : Le tombeau de Madame de Staël, p. 167.

32 Essai sur les fictions, p. 56.

33 Considérations, t. I, p. 53.

34 Ibidem.

35 Considérations, t. I, p. 483-484.

36 « Les hommes éclairés, qui sont toujours contemporains des siècles futurs par leurs pensées, jugeront si j’ai su m’élever à la hauteur d’impartialité que je voulais atteindre » : Considérations, t. I, p. 6.

37 Considérations, t. I, p. 376.

38 Considérations, t. I, p. 435.

39 Considérations, t. I, p. 5.

40 Considérations, t. I, p. 137.

41 Considérations, t. I, p. 5.

42 Rôle dévolu à Necker, véritable oracle dans les Considérations : « … les ouvrages qu’il a composés à différentes époques de la Révolution, ont un caractère de prophétie » : t. I, p. 349.

43 Staël, Germaine de, Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution et des principes qui doivent fonder la République en France [1798], rééd. L. Omacini et B. Baczko, OCS-III/1, Paris, Champion, 2009, p. 305.

44 Considérations, t. II, p. 671.

45 Considérations, t. II, p. 530.

46 Binoche, Bertrand, « Où la philosophie de l’histoire rencontre l’histoire universelle », ouvr. cité, p. 29.

47 Volpihac-Auger, Catherine, Montesquieu : une histoire de temps, Lyon, ENS Éditions, 2017, p. 215.

48 Considérations, t. II, p. 811.

49 Considérations, t. II, p. 565.

50 Considérations, t. I, p. 136, 174 et 207 notamment.

51 Considérations, t. II, p. 699.

52 Voir Considérations, t. II, p. 673.

53 Considérations, t. II, p. 813.