Corinne ou l’inconscient : L’Italie archéologique de Germaine de Staël

Corinne or the unconscious. Germaine de Staël’s archaeological Italy

Stéphanie Genand

p. 109-118

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Stéphanie Genand, « Corinne ou l’inconscient : L’Italie archéologique de Germaine de Staël », Cahiers Staëliens, 69 | 2019, 109-118.

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Stéphanie Genand, « Corinne ou l’inconscient : L’Italie archéologique de Germaine de Staël », Cahiers Staëliens [En ligne], 69 | 2019, mis en ligne le 03 mai 2022, consulté le 11 août 2022. URL : https://cahiersstaeliens.edinum.org/297

L’approche psychique permet de renouveler le rôle de Staël dans l’émergence d’une réflexion européenne : la problématique du continent déplace en effet la question de l’altérité et de l’étrangeté sur la scène intérieure. Staël, écrivant Corinne et De l’Allemagne en traversant des frontières, envisage donc aussi les enjeux identitaires de ces passages et l’Italie semble prédiposée à cette altération à soi-même et à l’histoire. N’est-elle pas la terre de l’archéologie et de la mémoire ?

La question de l’Europe occupe une place à part dans l’œuvre et la pensée staëliennes : à la fois fédératrice et structurelle, elle cristallise plusieurs enjeux déterminants de ce corpus et bénéficie, à ce titre, d’une profondeur particulière dont témoigne sa régulière mise à l’honneur au passage des millésimes commémoratifs : c’est le cas en 2017 à Naples, à l’occasion du bicentenaire de la mort de Staël, comme ce le fut déjà en 1966, au moment de célébrer les deux cents ans de sa naissance qui donnèrent alors lieu au premier colloque de Coppet, Madame de Staël et l’Europe1, accompagné d’une exposition organisée à la Bibliothèque Nationale de France, sous le patronage de Simone Balayé et intitulée elle aussi Madame de Staël et l’Europe2. Cette récurrence explicite la fonction matricielle de cette problématique : pour la pensée staëlienne comme, plus généralement, celle du Groupe de Coppet, l’Europe interroge à la fois l’individu – le caractère national3, la formation linguistique, l’expérience du voyage4, le transfert culturel5 – et le collectif : la nation6, dont le concept émerge au moment 1800, l’autonomie politique et la naissance du libéralisme, dans laquelle Lucien Jaume a mis en lumières l’importance pionnière de l’œuvre staëlienne7. Ces territoires, qui ont nourri plusieurs décennies de recherches, sont désormais devenus plus familiers si bien qu’il faut peut-être aujourd’hui privilégier de nouvelles lectures et de nouvelles perspectives : comment donc repenser la problématique de l’Europe dans le corpus staëlien ?

En approfondissant peut-être l’étonnante diversité de ses échelles. Si l’émergence d’un paradigme continental modifie le tracé des frontières et la relation entre les peuples et les institutions, elle affecte aussi les identités à qui le changement de culture, de langue et d’espace impose une confrontation inédite avec la différence. Celle-ci relevait du régime de l’exception quand l’Europe parlait français, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Marc Fumaroli8 : l’uniformité des valeurs et des références culturelles de la République des Lettres préservait en effet les sujets de toute altérité. Or l’expérience de cette dernière constitue précisément, pour Staël, la signature de l’histoire moderne : contemporaine de l’effondrement du système politico-social qui soutenait ce que De la littérature appelle « l’esprit français9 », son œuvre théorise l’émergence d’une révolution culturelle, fondée sur l’éloge de l’étranger10 au nom du principe, explicité dans De l’Allemagne, selon lequel « ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous11 ». Mais Staël théorise aussi, au nom de cette altérité, une révolution morale qui ne bouleverse pas seulement les états, mais les sujets, engagés désormais dans une aventure intérieure sous le signe du métissage et de la mixité. La préface de De l’Allemagne explicite, en 1813, l’analogie entre l’émergence des nations, conçues comme des entités composites au lendemain de la Révolution, et l’avènement d’un nouveau type de citoyens, aux caractères mêlés et dont les racines plongent elles aussi dans des territoires enchevêtrés :

La différence des langues, les limites naturelles, les souvenirs d’une même histoire, tout contribue à créer parmi les hommes ces grands individus qu’on appelle des nations ; de certaines proportions leur sont nécessaires pour exister, de certaines qualités les distinguent ; et si l’Allemagne était réunie à la France, il s’ensuivrait aussi que la France serait réunie à l’Allemagne, et que les Français de Hambourg, comme les Français de Rome, altèreraient par degrés le caractère des compatriotes de Henri IV12.

En choisissant le verbe « altérer », Staël valorise ici une identité hétérogène, emblématisée par le personnage de Corinne et qui déplace sur la scène intime, voire psychique, la problématique de la construction européenne : la dialectique du même et de l’autre s’y décline de fait en une géographie du moi non plus centralisée, ni sous l’autorité d’un monarque absolu, mais fédérale et où dialoguent plusieurs territoires et plusieurs langues. Staël en formule le principe dans le chapitre consacré aux « philosophes célèbres » de De l’Allemagne :

Il s’opère des changements continuels en nous, par les circonstances extérieures de notre vie, et néanmoins nous avons toujours le sentiment de notre identité. Qu’est-ce donc qui atteste cette identité, si ce n’est le moi toujours le même, qui voit passer devant son tribunal le moi modifié par les impressions extérieures13 ?

Cette cartographie du moi constitue l’une des plus originales et des plus stimulantes innovations staëliennes. Née du déploiement de la problématique du continent, en quête d’unité pour les différentes instances qui le composent, elle inaugure un nouvel âge de l’histoire de l’âme et invite à relire cette œuvre comme une archéologie de notre ailleurs intérieur. Et si l’Europe staëlienne s’ouvrait aux profondeurs de ce que Freud nomme pour la première fois, en 1896, l’inconscient14 ?

L’hypothèse est d’autant plus séduisante que Staël associe elle-même la rédaction de ses deux textes majeurs sur la question, Corinne ou l’Italie et De l’Allemagne, à deux expériences du passage des frontières. Et la trajectoire de l’improvisatrice binationale et la découverte de la métaphysique kantienne, qui « dans les ténèbres de la pensée […] porte un flambeau lumineux15 », s’écrivent à l’étranger, lorsque Staël fait la douloureuse expérience de l’exil dont les Considérations rappellent la cruauté : « Tous les liens se relâchent, précise Staël et l’on finit par être étranger à sa patrie16 ». C’est donc bien une disparition des repères géographiques et une mort symbolique à soi-même – Staël insiste, dans ses Carnets de voyage, sur la dimension funèbre du départ où, dit-elle, lorsque « la France disparaît, vous disparaissez avec elle17 » – qui déclenchent l’élaboration d’un moi pluriel, amputé de ses prérogatives et confronté, une fois déplacé, à un autre lui-même. En témoigne, dans ces deux œuvres, la prolifération des identités alternatives : qu’il s’agisse des titres – Corinne ou l’Italie – , de l’ambiguïté générique – De l’Allemagne relève-t-il du document, du journal ou du traité philosophique18 ? Corinne est-il « à la fois un roman et un récit de voyages19 », comme le prétend Schlegel dès 1807 – ou de la personnalité, qui se résume pour Corinne à une question : « Qui donc êtes-vous20 ? » et dans De l’Allemagne à une célèbre maxime, « l’énigme de nous-même dévore comme le sphinx les milliers de systèmes qui prétendent à la gloire d’en avoir deviné le mot21 », l’incertitude contamine l’ensemble des registres de l’être. Désormais ouverts au vertige des possibles, ces derniers privilégient l’insaisissable et le composite, seuls capables d’inscrire au cœur des textes la question, devenue fondamentale, du « qui suis‑je ? ».

Ce déplacement ne suffit pourtant pas à déclencher l’exploration d’un continent intérieur. Il lui manque une immersion plus marquée dans l’imaginaire, voire une explicitation de sa puissance et de la fascination qu’il exerce. Or cette expérience caractérise précisément la singulière genèse de Corinne et De l’Allemagne : étroitement liés, comme Simone Balayé l’a mis en lumières22 puisque le roman italien naît en 1804 à Weimar, pendant la représentation de La Nymphe de la Saale de Karl Friedrich Hensler, tandis que la rédaction de De l’Allemagne commence en 1807-180823, au retour du voyage d’Italie où Staël tente de conjurer la perte de son père, les deux textes naissent d’un enchevêtrement de souvenirs, voire d’une libre-association dont Staël explicite l’origine imprévisible : « Hier, écrit-elle le 2 février 1804, j’ai fait un nouveau plan de roman en voyant une pièce d’imagination et de féérie tout à fait remarquable24 ». C’est donc sans logique, sinon celle de l’imaginaire, de l’analogie et des hasards de la mémoire que Staël, à Weimar, rêve son roman italien. L’Allemagne, comme elle le souligne à Claude Hochet, prédispose aux révélations intérieures :

Je regarde le voyage d’Allemagne, fait comme je le fais, comme un cours de pensées nouvelles, et il me semble que moi-même je ne connaissais pas ces souterrains philosophiques où ils travaillent avec une patience inouïe à creuser les idées et les faits à mille toises plus profonds que nous25.

L’aventure, originale, de cette rédaction mêlée a deux conséquences dans la création staëlienne : elle découpe d’abord un ensemble affranchi des limites génériques puisque De l’Allemagne forme désormais, avec Corinne, le diptyque de l’âme souterraine ; elle associe ensuite la révélation de cette intériorité à deux espaces conçus comme l’articulation de deux ères épistémologiques : l’Allemagne, terre où s’explorerait l’invisible et l’Italie, terre où il se vivrait, ce dont Staël a l’intuition lorsqu’elle éprouve, à quelques centaines de kilomètres de Berlin, un violent désir de Midi : « Je veux aller en Italie26 », écrit-elle alors. Cette architecture continentale forme un ensemble explicite sous sa plume : l’Allemagne y désigne, pour reprendre une célèbre formule de la préface, « la patrie de la pensée27 », tandis que Corinne définit, lors de sa première improvisation au Capitole, l’Italie comme « la patrie des tombeaux28 ». Reste à comprendre ce qui, dans le territoire italien, le prédispose à cette exploration des profondeurs : pourquoi, pour le dire en termes presque staëliens, l’Italie représente-t-elle la patrie de l’impensé ?

La question n’est pas entièrement nouvelle et de nombreuses études ont déjà mis en lumières, notamment dans Corinne, une profondeur psychanalytique : de la métaphore du volcan, qui traduit l’éruption du traumatisme qui paralyse Corinne et Oswald29, à l’impossible deuil paternel, condamnant les personnages à la répétition d’un schéma œdipien30, les exemples abondent du traitement singulier réservé par la critique à l’intrigue et au paysage italiens. Il s’agit cependant, le plus souvent, d’interprétations de l’œuvre qui mobilisent les concepts de la psychanalyse parmi lesquels la mélancolie, le refoulé ou le parricide. Plus rares sont les travaux qui ont privilégié, sur cette lecture psychanalytique, l’hypothèse d’une Italie comme terre élective de l’inconscient31. Staël multiplie pourtant les indices, dans Corinne, d’un infléchissement psychique de son imaginaire : le roman s’ouvre sur un incendie qui ravage, à Ancône, « l’hôpital des fous32 » dans lequel Oswald, volant au secours des « insensés », souligne la frontière ténue qui sépare la raison des ténèbres33. Il s’achève, en outre, sur la déraison tragique de Corinne, dont les improvisations dégénèrent en fragments et le génie en « cette sorte de folie dont elle avait la conscience34 ». Cette mise en exergue de lucidités en crise, de part et d’autre du récit, explicite le désir, chez Staël, de pousser au plus loin son investigation des arcanes du moi : « Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne sauraient se confier35 », rappellent les dernières pages du roman. Cette enquête ne se dissocie pourtant pas des propriétés singulières de l’espace et de la culture italiennes. Les chercheurs disposent aujourd’hui, pour mieux les cerner, des derniers volumes de la Correspondance générale36 : le tome IX, en particulier, retrace le second voyage de Staël dans la péninsule, le plus méconnu, entre octobre 1815 et juin 1816. Motivé par le mariage d’Albertine, qui épouse Victor de Broglie à Pise le 21 février 1816, ce retour éclaire sous un nouveau jour le rapport de Staël à l’italianité. L’itinéraire, différent de celui de 1805, privilégie cette fois les villes du Nord : Milan, Gênes, Carrare, Pise et Florence. Staël ne s’aventure plus hors des étapes classiques du Grand Tour. Cet assagissement, imputable en partie à l’âge et aux ennuis de santé qui la fragilisent alors, s’accompagne en revanche d’une perception accrue de l’écart temporel : l’Italie en 1815, plus encore qu’en 1805, vit pour Staël au passé. Cet anachronisme est d’autant plus flagrant qu’il n’est plus compensé, comme à Rome, par le spectacle des ruines dont la majesté sublime, lors du premier voyage, ce que Staël dénonce déjà comme le passéisme italien : « Cette fois, écrit-elle à Auguste Pidou le 10 octobre 1815, je ne suis pas si fort enthousiaste de l’Italie, je la vois plutôt dans le présent que dans le passé37 ». Cette problématique de la modernité nourrit, sur la scène esthétique, la polémique romantique qui oppose, comme Christine Pouzoulet l’a montré dans son édition critique de L’Esprit des traductions38, les partisans de l’avenir et de l’ailleurs – Monti, Acerbi, Leoni39 – aux écrivains plus conservateurs. Mais elle ravive aussi, sur la scène métaphysique, l’interrogation staëlienne sur le sens l’histoire : à quelle époque, voire à quel siècle la fille de Necker appartient‑elle ?

La question se pose d’autant plus que le second voyage d’Italie naît aussi, chez Staël, d’un désir de fuite provoqué par le sentiment d’être désormais étrangère aux événements de France. Répondant aux reproches de Juliette Récamier qui s’étonne, en octobre 1815, qu’elle préfère Milan à Paris, Staël souligne elle-même le caractère anachronique de sa personnalité :

Vous avez la bonté de me dire que je ferais mieux d’être à Paris. Non, en vérité, je n’aimerais pas à jouir des franchises du peuple, moi qui crois les nations affranchies nées. Je prononcerais net de certains mots qui ne sont point à la mode et je me ferais des ennemis sans nécessité40.

Cette angoisse de désappartenance ravive, paradoxalement, le fascinant chevauchement temporel de l’Italie. Si Staël l’a beaucoup blâmé, dénonçant un pays englouti sous le poids des souvenirs et des tombeaux41, elle y trouve désormais le miroir idéal d’une trajectoire elle-aussi marquée par la discordance des temps. « Dans l’abîme du passé […], qu’importe d’avoir souffert42 », ajoute-t-elle dans cette même lettre à Récamier. La formule, saisissante, explicite la singulière division d’un moi désormais archive de lui-même. François Hartog identifie, dans cette béance temporelle, l’expérience de « l’historicité », à la fois profondeur et fracture d’un sujet soudain spectateur de sa propre existence :

Le travail du temps est ce qui fait qu’on s’absente de soi, jusqu’à l’ultime absence ; il est altération, il est l’autre qui s’insinue à la place du même. […] D’où cette écriture itinérante, où la durée s’éprouve comme brisure, mais aussi décalée ou encore inactuelle43.

Si « l’écriture itinérante » caractérise en l’occurrence l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand, elle met aussi en lumières le déchirement qui affecte Staël et auquel elle associe, stratégiquement, l’espace tout entier mémoriel de l’Italie :

Le séjour de Rome, comme dit Chateaubriand, apaise l’âme. Ce sont les morts qui l’habitent, et chaque pas qu’on fait ici est éloquent comme Bossuet sur les vanités de la vie44.

On comprend mieux, dès lors, la valeur symbolique de ces stratifications du temps : qu’il s’agisse du deuil de Necker en 1805 ou du chaos politique de la Restauration en 1815, Staël diagnostique, dans ces deux séquences, un même retour spectral du passé. Le père rôde, qu’il est difficile de quitter, tandis que l’héritage monarchique hante lui aussi une séquence politique presque irréelle tant elle rejoue l’Ancien Régime, obligeant les contemporains à vivre eux aussi dans un champ de ruines, au milieu de ce que Staël nomme les « débris de tous les puissants renversés45 ».

L’Italie, ainsi envisagée comme une expérience psychique et non plus comme une anomalie politique, gagne dès lors une complexité qui la prédispose à l’étrangeté. Freud en fait lui aussi l’expérience puisque Rome, qu’il désire plus que tout découvrir, lui apparaît d’abord sous la forme de quatre songes qui servent de matière au chapitre de L’Interprétation des rêves consacré à « L’infantile comme source du rêve46 ». Staël, si elle ne rêve pas au sens propre l’Italie, la conçoit en revanche comme une toile irréelle, propice aux réminiscences, aux libres associations et aux excavations de la mémoire. En témoignent deux enchevêtrements stratégiques et qui inscrivent Corinne, cette « espèce de roman47 » selon la formule consacrée, à la lisière des modèles génériques : celui des contextes et celui des souvenirs. L’intrigue de Corinne se déroule en effet « pendant l’hiver de 1794 à 179548 », soit dix ans exactement avant la conquête napoléonienne et la proclamation du royaume d’Italie. Ce décalage, le plus souvent interprété comme une provocation et un déni de l’Empire, restaure aussi stratégiquement la mosaïque des cultures italiennes. En ressuscitant les républiques, Staël renoue avec l’identité composite d’une péninsule structurée par la différence, qu’elle concerne les langues, les traditions ou le caractère des peuples :

Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations, que dans cette même Italie vous voyez des différences de mœurs remarquables entre les divers États qui la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps de nation, ont l’esprit plus militaire que le reste de l’Italie ; les Florentins, qui ont possédé ou la liberté, ou des princes d’un caractère libéral, sont éclairés et doux […]49.

Tant d’hétérogénéité préfigure l’échec de l’uniformité impériale et transforme l’Italie en un pays irréductible, à la fois indomptable et réfractaire à la raison :

On pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré la finesse de son esprit : cette finesse ressemble à celle du chasseur dans l’art de surprendre sa proie50.

Cette liberté a pourtant des vertus. Privant l’Italie de centre, elle la rend du même coup disponible à l’étrange, à la veille et à l’entre-deux troublant de la conscience : « La vie n’y est plus qu’un sommeil rêveur sous un beau ciel, […] tout dort ici51 », souligne Corinne dans sa réplique à Oswald, d’abord désarçonné, à Rome, par l’autonomie des femmes et l’absence d’ancrage patriotique. Mais ce flottement, le héros endeuillé s’en aperçoit lui-même, permet aussi d’estomper la frontière entre présent et passé, entre actualité et souvenirs, entre songe et réalité. Staël expérimente ici un ultime brouillage, énonciatif et qui consiste à superposer aux personnages de fiction la parole de Necker lui-même : les fragments lus par le père d’Oswald, à l’article de la mort, appartiennent en effet aux cours de morale religieuse rédigé par le père de Staël52. La métalepse, loin de nourrir la confession biographique, consacre ici l’éclipse de la conscience : jamais Staël n’aura davantage mesuré sa faillite qu’en Italie.

1 Madame de Staël et l’Europe. Colloque de Coppet (18-24 juillet 1966), Paris, Klincksieck, 1970.

2 Balayé, Simone et Chastang, Marie-Laure, dir., Madame de Staël et l’Europe, Paris, Bibliothèque Nationale, 1966.

3 Voir notamment Rosset, François, « Coppet et les stéréotypes nationaux », ed. Simone Balayé et Kurt Kloocke, Le Groupe de Coppet et l’Europe

4 Il est au cœur du VIIe colloque de Coppet : Le Groupe de Coppet et le voyage, Florence, Olschki, 2006.

5 Voir la thèse soutenue par Julia von Rosen à l’Université de Caen, Le Transfert culturel comme transformation de discours : Mme de Staël interprète

6 Voir notamment Gengembre, Gérard, « Nation et citoyenneté post-thermidoriennes chez Mme de Staël », L’Idée de nation et l’idée de citoyenneté en

7 « Si l’on voulait donner une unité artificielle à la pensée libérale française, on pourrait dater son commencement immédiat, au XIXe siècle, de deux

8 Fumaroli, Marc, Quand l’Europe parlait Français (2001), réed. Paris, Le Livre de Poche, 2003. 

9 Staël, Germaine de, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), réed. Jean Goldzink, Œuvres complètes de

10 Voir notamment la préface de Delphine : « … tandis qu’en lisant les écrits d’une nation dont la manière de voir et de sentir diffère beaucoup de

11 Staël, Germaine de, De l’Allemagne (1810), réed. comtesse Jean de Pange, Paris, Hachette, 1958, t. I, p. 251-252.

12 De l’Allemagne, t. I, p. 10-11.

13 De l’Allemagne, t. IV, p. 173.

14 Sur cette hypothèse, voir Genand, Stéphanie, La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, Genève, Droz, 2017.

15 De l’Allemagne, t. IV, p. 148.

16 Staël, Germaine de, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (1818), réed. Lucia Omacini et Stefania Tesser, OCS-III

17 Lettre à C. de Villers du 9 novembre 1803 : citée par Balayé, Simone, Les Carnets de voyage de Madame de Staël. Contribution à la genèse de ses

18 Voir Genand, Stéphanie, « ’Je suis entrée dans cette littérature allemande’ : De L’Allemagne ou les vertus de l’intercession féminine », 

19 Schlegel, August-Wilhelm, « Une étude critique de Corinne ou l’Italie » (1807), réed. et trad. Axel Blaeschke, Cahiers staëliens, n° 16, 1973, p. 

20 Corinne, p. 63.

21 De l’Allemagne, t. IV, p. 66.

22 Voir son « Introduction » : Corinne ou l’Italie (1807), réed. Simone Balayé, OCS-II/3, Paris, Champion, 2000, p. VII‑VIII.

23 Les étapes de cette genèse sont retracées par la comtesse Jean de Pange dans son « Introduction » : De l’Allemagne, Paris, Hachette, 1958, t. I, p.

24 Lettre à Necker du 2 février 1804, Correspondance générale, éd. Béatrice Jasinski, réed. Genève, Slatkine, 2009, t. V, p. 215. Désormais abrégée en

25 Lettre à Claude Hochet du 3 février 1804, CG‑V, p. 218.

26 Ibidem, CG-V, p. 219.

27 De l’Allemagne, t. I, p. 12.

28 Corinne, p. 40.

29 Voir Wehle, Winfried, « Trauma et éruption : la littérature comme mise en scène de l’inconscient », Revue d’Histoire Littéraire de la France, vol. 

30 Voir Laforgue, Pierre, « Écriture et Œdipe dans Corinne », éd. José-Luis Diaz, Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, « L’âme se mêle à tout »

31 Signalons, parmi ces exceptions, l’ouvrage particulièrement stimulant de Vallois, Marie-Claire, Fictions féminines. Mme de Staël et les voix de la

32 Corinne, p. 16.

33 « … il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler ; et depuis cette époque, l’aspect de

34 Corinne, p. 479.

35 Corinne, p. 526

36 Staël, Germaine de, Correspondance générale, t. VIII : « Le grand voyage » et IX, « Derniers combats », éd. Stéphanie Genand et Jean-Daniel Candaux

37 CG-IX, p. 322.

38 Staël, Germaine de, De l’Esprit des traductions (1816), réed. Christine Pouzoulet, OCS-I/2, p. 581-593.

39 Voir notamment, pour les enjeux et les protagonistes de cette querelle, la lettre de Staël à Giuseppe Acerbi du 23 mars 1816 : CG‑IX, p. 446-448.

40 Lettre à Juliette Récamier du 27 octobre 1815 : CG‑IX, p. 330.

41 « Mais désirer, agir, espérer est presque impossible au milieu de toutes les ruines des espérances et des efforts humains. Je ne m’établirai donc

42 Lettre à Juliette Récamier du 27 octobre 1815 : CG‑IX, p. 330.

43 Hartog, François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (2003), réed. Paris, Seuil, 2012, p. 126.

44 Lettre à Suard du 9 avril 1805, CG-V, p. 532.

45 Lettre au comte de Blacas du 11 février 1816, CG-IX, p. 402.

46 Freud, Sigmund, L’Interprétation du rêve, réed. Paris, PUF, « Quadrige », 2010, p. 231 et sq.

47 « J’écrirai une espèce de roman qui serve de cadre au voyage d’Italie », écrit Staël à Suard le 9 avril 1805 : CG‑V, p. 532.

48 Corinne, p. 2.

49 Corinne, p. 142.

50 Ibidem.

51 Corinne, p. 146.

52 Corinne, p. 317 et sq.

1 Madame de Staël et l’Europe. Colloque de Coppet (18-24 juillet 1966), Paris, Klincksieck, 1970.

2 Balayé, Simone et Chastang, Marie-Laure, dir., Madame de Staël et l’Europe, Paris, Bibliothèque Nationale, 1966.

3 Voir notamment Rosset, François, « Coppet et les stéréotypes nationaux », ed. Simone Balayé et Kurt Kloocke, Le Groupe de Coppet et l’Europe, Lausanne, IBC, Paris, Jean Touzot, 1994, p. 55-66.

4 Il est au cœur du VIIe colloque de Coppet : Le Groupe de Coppet et le voyage, Florence, Olschki, 2006.

5 Voir la thèse soutenue par Julia von Rosen à l’Université de Caen, Le Transfert culturel comme transformation de discours : Mme de Staël interprète de l’esthétique kantienne, publiée sous le titre Kulturtransfer als Diskurtransformation : die Kantische Aesthetic in der interpretation Mme de Staels, Heidelberg, C. Winter, 2004.

6 Voir notamment Gengembre, Gérard, « Nation et citoyenneté post-thermidoriennes chez Mme de Staël », L’Idée de nation et l’idée de citoyenneté en France et dans les pays de langue allemande sous la Révolution, Belfort, Institut de Recherches et d’éducation permanente du Territoire de Belfort, 1989, p. 267-273.

7 « Si l’on voulait donner une unité artificielle à la pensée libérale française, on pourrait dater son commencement immédiat, au XIXe siècle, de deux ouvrages de Germaine de Staël dans la période 1799-1813 » : Jaume, Lucien, L’Individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, Fayard, 1997, p. 25.

8 Fumaroli, Marc, Quand l’Europe parlait Français (2001), réed. Paris, Le Livre de Poche, 2003. 

9 Staël, Germaine de, De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), réed. Jean Goldzink, Œuvres complètes de Madame de Staël, (désormais abrégées en OCS) t. I, série 2, Paris, Champion, 2013, p. 270.

10 Voir notamment la préface de Delphine : « … tandis qu’en lisant les écrits d’une nation dont la manière de voir et de sentir diffère beaucoup de celle des Français, l’esprit est excité par des combinaisons nouvelles » : Delphine (1802), réed. Simone Balayé et Lucia Omacini, OCS-II/2, Paris, Champion, 2004, p. 10.

11 Staël, Germaine de, De l’Allemagne (1810), réed. comtesse Jean de Pange, Paris, Hachette, 1958, t. I, p. 251-252.

12 De l’Allemagne, t. I, p. 10-11.

13 De l’Allemagne, t. IV, p. 173.

14 Sur cette hypothèse, voir Genand, Stéphanie, La Chambre noire. Germaine de Staël et la pensée du négatif, Genève, Droz, 2017.

15 De l’Allemagne, t. IV, p. 148.

16 Staël, Germaine de, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (1818), réed. Lucia Omacini et Stefania Tesser, OCS-III/2, Paris, Champion, 2017, t. II, p. 594.

17 Lettre à C. de Villers du 9 novembre 1803 : citée par Balayé, Simone, Les Carnets de voyage de Madame de Staël. Contribution à la genèse de ses œuvres, Genève, Droz, 1971, p. 26. Sur cette mélancolie du voyage, voir Genand, Stéphanie, « L’inquiétant étranger : les deux Allemagnes de G. de Staël », éd. Anja Ernst et Paul Geyer, Des Images d’Allemagne venues de Coppet : De l’Allemagne fête son bicentenaire, Hildescheim, Olms, 2015, p. 215-227.

18 Voir Genand, Stéphanie, « ’Je suis entrée dans cette littérature allemande’ : De L’Allemagne ou les vertus de l’intercession féminine », France-Allemagne : figures de l’intellectuel, entre révolution et réaction (1780-1848), éd. A. Yuva et A. Baillot, Villeneuve d’Asq, Presses du Septentrion, 2014, p. 101-113.

19 Schlegel, August-Wilhelm, « Une étude critique de Corinne ou l’Italie » (1807), réed. et trad. Axel Blaeschke, Cahiers staëliens, n° 16, 1973, p. 57.

20 Corinne, p. 63.

21 De l’Allemagne, t. IV, p. 66.

22 Voir son « Introduction » : Corinne ou l’Italie (1807), réed. Simone Balayé, OCS-II/3, Paris, Champion, 2000, p. VII‑VIII.

23 Les étapes de cette genèse sont retracées par la comtesse Jean de Pange dans son « Introduction » : De l’Allemagne, Paris, Hachette, 1958, t. I, p. XII‑XXXII.

24 Lettre à Necker du 2 février 1804, Correspondance générale, éd. Béatrice Jasinski, réed. Genève, Slatkine, 2009, t. V, p. 215. Désormais abrégée en CG suivie du numéro du volume.

25 Lettre à Claude Hochet du 3 février 1804, CG‑V, p. 218.

26 Ibidem, CG-V, p. 219.

27 De l’Allemagne, t. I, p. 12.

28 Corinne, p. 40.

29 Voir Wehle, Winfried, « Trauma et éruption : la littérature comme mise en scène de l’inconscient », Revue d’Histoire Littéraire de la France, vol. 110, 2010/1, p. 35-64.

30 Voir Laforgue, Pierre, « Écriture et Œdipe dans Corinne », éd. José-Luis Diaz, Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, « L’âme se mêle à tout », Paris, Sedes, 1999, p. 111-116.

31 Signalons, parmi ces exceptions, l’ouvrage particulièrement stimulant de Vallois, Marie-Claire, Fictions féminines. Mme de Staël et les voix de la Sibylle, Saratoga, Anma Libri, 1987.

32 Corinne, p. 16.

33 « … il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler ; et depuis cette époque, l’aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus duloureuse » : Corinne, p. 17.

34 Corinne, p. 479.

35 Corinne, p. 526

36 Staël, Germaine de, Correspondance générale, t. VIII : « Le grand voyage » et IX, « Derniers combats », éd. Stéphanie Genand et Jean-Daniel Candaux, Genève, Slatkine, 2017.

37 CG-IX, p. 322.

38 Staël, Germaine de, De l’Esprit des traductions (1816), réed. Christine Pouzoulet, OCS-I/2, p. 581-593.

39 Voir notamment, pour les enjeux et les protagonistes de cette querelle, la lettre de Staël à Giuseppe Acerbi du 23 mars 1816 : CG‑IX, p. 446-448.

40 Lettre à Juliette Récamier du 27 octobre 1815 : CG‑IX, p. 330.

41 « Mais désirer, agir, espérer est presque impossible au milieu de toutes les ruines des espérances et des efforts humains. Je ne m’établirai donc point à Rome », écrit-elle à V. Monti le 30 mars 1805 : CG‑V, p. 527.

42 Lettre à Juliette Récamier du 27 octobre 1815 : CG‑IX, p. 330.

43 Hartog, François, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps (2003), réed. Paris, Seuil, 2012, p. 126.

44 Lettre à Suard du 9 avril 1805, CG-V, p. 532.

45 Lettre au comte de Blacas du 11 février 1816, CG-IX, p. 402.

46 Freud, Sigmund, L’Interprétation du rêve, réed. Paris, PUF, « Quadrige », 2010, p. 231 et sq.

47 « J’écrirai une espèce de roman qui serve de cadre au voyage d’Italie », écrit Staël à Suard le 9 avril 1805 : CG‑V, p. 532.

48 Corinne, p. 2.

49 Corinne, p. 142.

50 Ibidem.

51 Corinne, p. 146.

52 Corinne, p. 317 et sq.