Schlegel et Sismondi

Le philologue, l’historien et la littérature

Héctor Canal

p. 53-79

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Héctor Canal, « Schlegel et Sismondi », Cahiers Staëliens, 66 | 2016, 53-79.

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Héctor Canal, « Schlegel et Sismondi », Cahiers Staëliens [En ligne], 66 | 2016, mis en ligne le 15 avril 2019, consulté le 03 décembre 2020. URL : https://cahiersstaeliens.edinum.org/119

La relation entre August Wilhelm Schlegel et Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi n’était pas amicale. Peu après leur première rencontre au château de Coppet, Schlegel se montre très réservé à propos du professeur genevois :

Un jeune homme de Genève, nommé Simonde, qui a écrit un livre sur l’économie politique et gagné un appel très avantageux à Vilnius, a passé quelques jours ici. Il a beaucoup d’affection pour la propriétaire de la maison et semble être d’un sentiment honnête, mais il n’est pas fort de tête ; quelques propos de ma part à son égard semblent lui avoir fait perdre son sang-froid1.

La formule de Schlegel suggère chez lui une volonté d’instaurer avec Sismondi, qui n’a pourtant que six ans de moins que lui, une relation de maître à élève. Même si Sismondi a largement profité des travaux de Schlegel et pris avec lui des cours de langue2, cette volonté tient en partie à la structure du cercle de Coppet, traversé par des rivalités masculines pour obtenir les faveurs et l’attention de Germaine de Staël. À cela s’ajoutent leurs modes de pensée radicalement différents, comme le note Benjamin Constant dans son journal : « Promenade avec Simonde et Schlegel. Ils se regardent mutuellement comme des fous : la philosophie francaise qui ne reconnoit que l’expérience, et la nouvelle philosophie allemande qui ne raisonne qu’a priori, ne peuvent, je ne dis pas s’entendre, mais ne peuvent pas même s’expliquer3 ». Sur les questions politiques et religieuses également, Schlegel et Sismondi s’opposent régulièrement4. Ces différences sont si fortes que Schlegel finit par se plaindre auprès de l’éditeur des Heidelbergischen Jahrbücher der Literatur lorsqu’il publie une recension élogieuse de l’Histoire des Républiques Italiennes au Moyen Âge :

L’ouvrage est en effet fondé sur des sources, mais la représentation est peu attrayante et le plan lacunaire à cause d’un manque d’unité interne. Ses principes politiques partent d’un bon sentiment, mais ne sont pas vraiment réfléchis. Il est très louable de recommander la liberté, mais laquelle a-t-il en tête ? Le municipal-républicanisme, qui sans une union fédératrice, sans rapport à une unité extérieure, ne pourrait survivre. Je connais personnellement très bien l’auteur, et lui ai souvent dit qu’il n’est pour moi ni assez gibelin, ni assez guelfe5.

Malgré leur refus commun de la domination napoléonienne, des tensions politiques surgissent ici entre les deux hommes. Tandis que le premier, après la défaite prussienne à Iéna et Auerstaedt, adopte des positions nationalistes et devient partisan d’un Saint-Empire romain germanique – déjà dissolu à cette époque – dans lequel les petits États allemands pourraient faire contrepoids face à la France6, Sismondi, plus libéral, garde en tête un modèle suisse et plaide pour l’indépendance des petits États italiens7. Ces deux conceptions différentes de l’histoire du Moyen-Âge sont naturellement liées à l’actualité politique, fortement marquée par les guerres napoléoniennes. Ces clivages – qui déchirent l’ensemble du Groupe de Coppet – deviennent encore plus virulents au moment des Cent-Jours8. Dans une lettre datée du 1er mai 1814, Sismondi refuse le retour des Bourbons tout en rappelant son attachement à la nation française :

J’évitais de toutes mes forces d’être confondu avec la nation dont je parle la langue, pendant ses triomphes ; mais je sens vivement dans ses revers combien je lui suis attaché, combien je souffre de sa souffrance, combien je suis humilié de son humiliation. L’indépendance du gouvernement et les droits politiques font les peuples ; la langue et l’origine commune font les nations. Je fais donc partie, que je veuille ou non, du peuple genevois et de la nation française, comme un Toscan appartient à la nation italienne, comme un Prussien à la nation allemande, comme un Américain à la nation anglaise. Mille intérêts communs, mille souvenirs d’enfance, mille rapports d’opinion, lient ceux qui parlent une même langue, qui possèdent une même littérature, qui défendent un même honneur national. Je souffre donc au-dedans de moi, sans même songer à mes amis, de la seule pensée que les Français n’auront leurs propres lois, une liberté, un gouvernement à eux que sous le bon plaisir des étrangers, que leur défaite est un anéantissement total, qui les laisse à la merci de leurs ennemis, quelque généreux qu’ils soient. Je ne suis pas bien sûr que madame de Staël partage ce sentiment […]9.

Sismondi critique l’engagement de Schlegel auprès de Bernadotte et ne peut retenir une pique contre son recueil de propagande antinapoléonienne, les Dépêches et lettres interceptées par des partis détachés de l’armée combinée du nord de l’Allemagne10 (1814). Leur relation personnelle ne s’améliore pas au cours des années de voyages pendant lesquelles ils accompagnent G. de Staël (en Italie, fin 1804 jusqu’à avril 180511 ; de Vienne à Prague, Dresde, Weimar, Frankfurt et enfin de retour à Coppet au printemps 180812). Dans la même lettre, il déclare à propos du cercle de Coppet : « Je les aime tous […] à la réserve de M. Schlegel. Avec celui-ci, nous avons tant de points d’opposition et de mésintelligence que la plus longue et la plus intime habitude entre nous ne peut pas prendre le nom d’amitié13 ».

Au centre de cet article, on retrouve De la littérature du midi de l’Europe de Sismondi et son lien avec les études d’histoire littéraire de Schlegel, en particulier les cours de Vienne Ueber dramatische Kunst und Litteratur14. Même si ces deux écrits, avec De l’Allemagne, ont été communément perçus comme les pièces d’un même projet d’exterritorialisation de l’esthétique romantique15, Sismondi se différencie fortement de Schlegel sous de nombreux aspects16. Pour comprendre ces divergences, il faut mettre en lumière les conceptions et les objectifs des études littéraires pour Schlegel et pour Sismondi. L’influence entre les deux auteurs, qui suivent un programme radicalement différent, s’explique notamment par le primat qu’ils accordent soit à la philologie et aux sciences de l’esprit (Schlegel), soit à l’histoire et aux sciences sociales (Sismondi).

Sismondi s’était fait un nom avec ses études historiques et économiques et plus précisément avec De la richesse commerciale ou principes d’économie politique, appliqués à la législation du commerce (1803)17, publié en 1813 dans De la littérature du midi de l’Europe, le cours qu’il donne à l’Académie de Genève entre le début janvier et la mi-mars 1812. Il avait préparé ce cours pendant des mois et l’avait auparavant présenté devant le cercle de Coppet. Son approche comparative lui semble une démarche innovante :

[P]our cet hiver, j’ai un projet qui m’a beaucoup occupé cette année. Je veux donner un cours à Genève de littérature étrangère [...]. Pour comprendre toute la littérature moderne, selon mon projet, il me faudrait deux ans ; mais mon cours pour la première année, en quarante leçons, comprend déjà toutes les langues romanes, le provençal, le roman wallon, l’italien, l’espagnol et le portugais. Pour une partie, je me trouve sur le même terrain que Ginguené ; il s’en faut bien que je puisse traiter la littérature italienne avec autant de profondeur que lui ; le sujet des trois gros volumes sera renfermé pour moi en quatre leçons ; mais, d’autre part, la comparaison de plusieurs langues différentes, la connaissance surtout des critiques allemands, me permettent de considérer mon sujet sous des rapports plus nouveaux. Il y a huit ou neuf mois que je travaille à ce cours, j’ai encore trois mois devant moi avant de commencer à le réciter, et je vous assure que je n’ai pas perdu mon temps18.

Sismondi tente ici d’obtenir l’audience que ne lui donnent pas encore les premiers volumes de l’Histoire des républiques italiennes – il a certainement pris pour modèle les Cours viennois de Schlegel19. Contrairement à ce qu’il redoutait, ses séances rencontrent la faveur du public et en particulier des auditrices : « Serieusement ce doit etre un succès delicieux […] ; vous devez jouir et come acteur et come auteur. […] Vos succès vous donent une existence nouvelle. Vous avez aquis un moyen d’independance et de gloire qui vous est tout personnel20 ». Dans le cercle de Coppet, des rumeurs de copie se répandent pourtant bientôt21. C’est avec désinvolture que Schlegel l’apprend, même s’il dénonce dans la prestation de Sismondi son ton moralisant, adapté au public genevois22, par contraste avec ses prétentions cosmopolites et le public distingué auquel il s’adresse à Vienne :

Je vous prie de ne pas aigrir Sim[onde de Sismondi] par votre zèle à réclamer notre propriété. Je suis habitué à ce qu’on prenne mes pensées sans me citer ; aussitôt imprimées elles sont pour ainsi dire juris publici et le plagiat leur fait au moins courir le monde. Pour les pensées communiquées dans la conversation, cela est différent ; c’est un privilège de l’amitié d’en tirer parti. […] Le succès de ses leçons puritaines prouve combien les Genevois sont neufs en littérature. Cependant je ne lui conseillerois pas de changer de théâtre, il n’a pas d’idées comment il faut parler à Paris pour se faire écouter. Ses articles sont rédigés d’une manière inélégante, et pour les connoissances Ginguené lui est infiniment supérieur23.

Schlegel fait ici référence à l’échange qu’il eut avec Sismondi avant ses cours. Celui-ci avait remercié Schlegel, dans deux lettres, d’avoir mis à sa disposition des ouvrages de sa bibliothèque et de lui avoir donné le reste des sources utilisées pour son étude des littératures médiévales24. C’est certainement pour éviter toute accusation de plagiat que Sismondi, dans son premier cours, avait fait la liste de ses principales sources, afin de s’éviter des notes trop nombreuses et de se limiter à des mentions occasionnelles25 (I, 12-14).

Dans son Avertissement, Sismondi précise que son objectif est « de rassembler et de présenter aux gens de goût ce qu’il leur convient de savoir sur les littératures étrangères » (I, i). Les termes « rassembler » et « présenter » sont déterminants pour comprendre la technique de compilation éclectique de Sismondi26. Il se présente au public comme un lecteur27, qui sélectionne et travaille des sources primaires et secondaires et sert de relais entre experts et profanes. Afin « de faire connaître les chefs-d’œuvre des langues étrangères », Sismondi propose « plus souvent des extraits et des traductions de tout ce qu’[il a] pu recueillir de plus beau dans les langues du midi, que les jugemens toujours suspects d’un critique » (I, 13). Cette distance prise avec les critiques professionnels s’accompagne d’une promotion du lecteur autodidacte qui, malgré sa subjectivité assumée, cherche l’affection du public tout en prétendant donner un avis impartial. Cette identification de Sismondi avec son auditoire s’écarte nettement de la manière de Schlegel. Celui-ci se présente davantage comme un spécialiste capable de trouver les mots justes et aimant l’opposition. Schlegel ne revendique pas seulement l’amour des polémiques, des provocations et son rejet des prédécesseurs comme des contemporains ; ce sont chez lui des indices d’appartenance à la mouvance romantique, soucieuse d’attirer l’attention dans le difficile marché de la littérature et de la recension28.

De la littérature du midi de l’Europe contient de longs extraits de sources primaires qui apparaissent en français dans le texte et qui, dans certains cas, sont présentés dans les notes de la version originale. C’est là une grande différence avec Schlegel, qui offre moins d’extraits originaux, mais qui parsème son exposé de théories et de critiques. Pendant la préparation du manuscrit, Sismondi qualifie son procédé de « chrestomathie » :

[L]e texte formera une histoire je l’espère assez complete de l’esprit humain dans to[utes ces ?] contrées, les notes seront une chrestomathie de toutes les langues du midi, qui sera je l’espère d’autant plus curieux, que les livres dont je cite des fragments sont pour la plupart très rares et très difficiles à se procurer, et qu’en les trouvant réunis l’intelligence des uns sera facilitée par celle des autres29.

En choisissant ce terme qui signifie « savoir utile », Sismondi souligne sa volonté d’instruire son destinataire30 — il fait ici allusion à son jeune public genevois, mais aussi à ses lecteurs, qu’il appelle « nous » (I, 6-8). Ce « nous » désigne la « nation française », c’est-à-dire une communauté avant tout linguistique et culturelle, qui a atteint sa maturité et se distingue ainsi du reste des littératures européennes : « Nous sommes arrivés au temps de l’analyse et de la philosophie » (I, 7). Sismondi associe sa sollicitation d’un public francophone à un plaidoyer en faveur d’une approche comparative : « C’est demeurer dans un état de demi-connaissances, que de s’arrêter à l’étude de notre seule littérature » (I, 8.). Il considère la tolérance esthétique comme une règle universelle, au fondement anthropologique :

Étudions leur manière ; jugeons-les, non point d’après nos règles, mais d’après celles qu’ils ont suivies ; apprenons à distinguer l’esprit humain de l’esprit national, et élevons-nous assez haut pour discerner les règles qui découlent de l’essence de la beauté, et qui sont communes à toutes les langues. (I, 9.)

Sismondi souhaite en effet éveiller l’intérêt pour l’étranger d’une communauté française alors persuadée de sa supériorité sur les autres cultures européennes31 — et ce d’abord sur le plan esthétique. Si le parallèle avec le volet politique est évident, Sismondi n’a pourtant jamais pu le formuler explicitement en raison de la censure napoléonienne. Lorsqu’il souligne les effets mutuels des aspects sociaux, politiques et littéraires, son point de vue est sans équivoque32 :

J’ai tenté d’apprécier le mérite réel de ces écrivains, de le faire goûter, en écartant les préjugés nationaux qui pouvaient rendre insensible aux charmes d’une poésie différente de la nôtre ; j’ai cherché à remonter des règles conventionnelles de chaque littérature, aux règles fondamentales, que le sentiment et le goût ont rendues communes à tous les hommes ; j’ai surtout voulu montrer partout l’influence réciproque de l’histoire politique et religieuse des peuples sur leur littérature, et de leur littérature sur leur caractère ; faire sentir le rapport des lois du juste et de l’honnête avec celles du beau ; la liaison enfin de la vertu et de la morale avec la sensibilité et l’imagination. (I, ii.)

Cette volonté sous-jacente, Sismondi l’explicite dans une lettre où il recommande la lecture de son ouvrage à sa destinataire : « Vous m’y trouverez tel que j’ai toujours été, protestant et républicain, et montrant partout dans l’histoire de l’esprit humain la pernicieuse influence du despotisme civil et religieux, ou les bienfaits des deux libertés33 ». Il y ajoute une apologie des Lumières :

L’histoire du monde en nous montrant les crimes et les malheurs de toutes les races, nous fait toujours voir à côté du mal ce ressort moral qui relève l’homme après qu’il a été rabaissé, qui lui rend les vertus dont son gouvernement voudrait le dépouiller, et qui fait que rien n’est perdu encore lorsque tout semble détruit. D’autres périodes de malheur et de honte ont été peut-être pires que la nôtre, et nous en avons pourtant vu sortir et le lustre de la Grèce, et la grandeur de Rome, et même ce dix-huitième siècle si calomnié, mais qui contenait en lui tant d’amour pour le bien et le germe de tant de nobles qualités34.

Apparaît ici une différence fondamentale avec Schlegel, qui partait volontiers en campagne contre les Lumières35. Cette critique s’inscrit dans un programme esthétique : Schlegel qui, comme beaucoup de ses prédécesseurs, présupposait la chute des civilisations, considérait que la déchéance était à l’origine des Lumières. Il s’agit pour lui d’un seuil décisif de l’histoire littéraire, où « les arts se trouvent dans une grande déchéance […] et nous devons vénérer les temps passés désormais inaccessibles36 ». L’époque contemporaine peut dès lors représenter un nouveau départ.

Si Schlegel et Sismondi s’intéressent tous les deux à la littérature médiévale, leurs visions restent très différentes. L’éloge de Schlegel repose sur la dynamique migratoire du Moyen-Âge : le mélange des peuples allemands avec la population romanisée. Le christianisme, le féodalisme et la chevalerie sont autant de moments d’union : « De la combinaison de la bravoure vigoureuse et loyale du nord de l’allemand et de la chrétienté […] est né l’esprit de chevalerie, une apparition plus que brillante […] et jusqu’ici historiquement inédite37 ». - Schlegel mêlait à sa présentation du Moyen-Âge une critique des Lumières ou du présent. Le Moyen-Âge de Sismondi, en revanche, est fondé sur « l’héritage des Lumières38 ». Tandis que Schlegel esquisse une apologie du système féodal, qu’il associe à l’idée de liberté39, Sismondi distingue nettement l’aspect social (féodalisme) de l’aspect littéraire (chevalerie) : « Il ne faut point confondre la féodalité avec la chevalerie ; la féodalité est le monde réel à cette époque […] ; la chevalerie est ce même monde idéalisé » (I, 87). Lui aussi utilise le concept de chute des civilisations, mais dans une autre perspective : le déclin des littératures romanes est pour lui indissociable de la décadence politique, la corruption ou l’oppression religieuse. Sismondi, en faisant de la liberté politique une condition de la création, associe donc histoire de la littérature et histoire morale40 :

En étudiant la littérature du midi, nous avons souvent pu être frappés de la subversion de la morale, de la corruption de tous les principes, de la désorganisation sociale qu’elle indique ; mais si nous portons les yeux sur les institutions des peuples, si nous considérons leur gouvernement, leur religion, leur éducation, leurs jeux, leurs spectacles, nous devrons plutôt leur tenir compte des vertus qui leur restent encore, de cette rectitude de sentiments et de pensées qui est innée dans le cœur de l’homme, et qui n’est point entièrement détruite, malgré la conjuration de tous les moyens extérieurs pour fausser l’esprit et pervertir les sentimens. (IV, 19.)

Le titre De la littérature du midi de l’Europe est mûrement réfléchi. En privilégiant la proximité géographique (« midi de l’Europe ») sur la proximité linguistique (« romane »), et surtout en laissant de côté le terme fortement connoté de « romantique », il désamorce la polémique déclenchée par Schlegel avec sa Comparaison de la Phèdre de Racine avec celle d’Euripide (1807)41. Ce découpage de l’Europe entre le « Midi » (langues romanes) et le « Nord » (langues nordiques et germaniques), suggère en outre que la France est le centre du continent, aussi bien géographique qu’intellectuel42. L’absence du terme « histoire » dans le titre, attendu chez un historien comme Sismondi, est révelatrice43, surtout si l’on considère que De la Littérature du midi de l’Europe représente une parenthèse dans ses travaux historiques, qu’il a repris par la suite44. Cette absence s’explique par une volonté de rupture avec ses prédécesseurs et la tradition de compilation de l’historia literaria45. Ces termes, absents du titre, se retrouvent cependant dans des passages importants du texte. L’utilisation du binôme « classique » et « romantique » par Sismondi semble particulièrement intéressant, car il se rapporte à l’esthétique et à l’histoire littéraire des Schlegel46. Sismondi reprend pour la première fois le terme « romantique », utilisé par Staël dans De l’Allemagne47, lorsqu’il évoque la littérature provençale : « Les Provençaux, les premiers nés de l’Europe pour la poésie romantique » (I, 10). Dans ce passage, l’influence de Schlegel est évidente et outrepasse la simple reprise des Cours viennois48 : « Les langues que parlent les peuples du midi de l’Europe […] et qu’on désigne sous la dénomination commune de langues romanes, sont toutes nées du mélange du latin avec le teutonique, et des peuples devenus Romains avec les peuples barbares qui renversèrent l’Empire de Rome49 » (I, 14.). Sismondi, qui reprend certes la différence établie par Schlegel entre les littératures classique-antique et romantique-moderne50, sans toutefois n’étudier que la seconde, ouvre son histoire sur un bref aperçu de la littérature arabe qu’il considère, contrairement à Schlegel, comme une source de la littérature romantique (I, 41-77)51. Il aborde ensuite les littératures déjà mortes et qui préfigurent le modèle romantique : la littérature provençale et celle du nord de la France (langue d’oïl). Viennent ensuite les langues modernes : l’italien, l’espagnol et le portugais, depuis leurs origines jusqu’au présent52. Enfin, il souligne le lien entre histoire morale et histoire littéraire : « Nous avons trouvé dans toute l’Europe méridionale, ce mélange d’amour, de chevalerie et de religion, qui a formé les mœurs romantiques, et qui a donné à la poésie un caractère particulier » (IV, 557).

Nous avons déjà mis au jour plusieurs différences entre les programmes de Schlegel et de Sismondi – malgré la similarité de leurs objets d’étude et de point de vue. Schlegel s’attache à quelques auteurs, qu’il analyse en détail comme les représentants importants d’un style, d’une époque ou d’une littérature nationale. Il n’a pas peur de « découper une histoire de la littérature en deux traditions (la bonne/la mauvaise53 ) ». Sa sélection réfléchie des auteurs traités et, parallèlement, sa réévaluation des penseurs esquissent un nouveau canon littéraire54 . Il commence par réexaminer les éléments existants : l’Antiquité romaine est écartée, considérée comme une copie décadente de l’art grec, tandis que l’Europe chrétienne et médiévale, née de la rencontre entre une population romanisée et des racines allemandes, est encensée comme source et structure de la littérature romantique. Schlegel entreprend ensuite une (re)découverte d’auteurs oubliés, comme Dante, Pétrarque, Boccace, Cervantès ou Calderón, accompagnée d’une appropriation (par la traduction ou la création littéraire) de formes romanes telles que le sonnet, la canzone ou les assonances. Il réexamine enfin le canon existant : Schlegel préfère Eschyle à Euripide et exclut Sénèque et le classicisme français comme des évolutions bâtardes de la tragédie grecque. Dans l’histoire littéraire de Schlegel, la dialectique obéit à une vision du monde chiliastique selon laquelle les Allemands, en raison de leur universalité spirituelle, devaient développer une poésie nouvelle et avant-gardiste et ainsi occuper une position hégémonique en Europe. Cette idée s’accompagne du topos de la langue allemande comme langue de traduction55 :

Elle est faite pour rien moins que d’unir les qualités des nationalités les plus diverses, pour se plonger en pensée dans chacune d’entre elles et les comprendre, afin de créer un centre cosmopolite pour l’esprit humain. L’universalité, le cosmopolitisme, voilà la vraie particularité allemande […] Il n’est donc pas trop sanguin d’espérer que le temps n’est pas si lointain où l’allemand sera l’organe commun de communication des nations cultivées56.

Si Goethe a ouvert la voie à une littérature allemande moderne, il est désormais temps de s’éloigner de ce modèle : « Il est à espérer que se soulèvera avec lui enfin une école de la poésie […] qui puisse progresser avec les mêmes maximes sur l’étude et l’exercice de l’art sur la voie qu’il a ouverte, sans imitation, autonome et allant toujours plus loin57 ».

À propos des littératures romantiques, Sismondi appelait le lecteur « à s’y faire initier lui-même » (IV, 561). S’il se voit comme un intercesseur dont la mission est de « rassembler » et « présenter » objectivement des auteurs plus ou moins connus à un public francophone, Schlegel, lui, conçoit autrement son rôle58 en s’attribuant à la fois la mission de sélectionner et de juger. Il expose les « visions prophétiques qui unissent avenir et passé59 ». Il choisit les auteurs et les textes, les met en relation selon des critères nationaux, théoriques ou chronologiques et les intègre dans une histoire de la littérature qui fait évoluer le modèle narratif vers une « poésie universelle » en devenir. Dans ses Cours, il évoque un drame allemand qui trouverait son origine dans le drame historique :

[M]ais c’est dans l’Histoire même qu’ils doivent puiser les nobles sujets de la Tragédie romantique. L’Histoire, en effet, est la terre vraiment fertile, c’est là que les dignes émules des Goethe et des Schiller trouveroient encore de glorieuses palmes à cueillir ; mais il faut que notre tragédie historique soit nationale, et nationale pour l’Allemagne toute entière, qu’elle ne s’attache pas à la vie privée de ces Chevaliers ou de ces petits Princes qui n’ont exercé d’influence que dans un cercle resserré. Il faut de plus que la tragédie soit historique avec la vérité, qu’elle soit tirée des profondeurs de la science, et qu’en dissipant l’épaisse vapeur de nos pensées habituelles, elle nous fasse respirer l’air salubre de l’Antiquité. Et quels magnifiques tableaux n’offre pas notre histoire. Dans un immense éloignement les guerres avec les Romains, puis la fondation de notre Empire, puis le siècle brillant et chevaleresque des Empereurs de la maison de Souabe, puis les règnes d’une importance politique plus générale des Princes de Habsburg. Que de Héros ! Que de grands Souverains ! Quel champ pour un poète qui, comme Shakespeare, auroit l’art de saisir le côté poétique des événemens véritables et sauroit réunir la vivacité de couleurs, la touche ferme et décidée que donne un objet déterminé, avec les pensées universelles et le généreux enthousiasme qu’inspirent les intérêts augustes de l’humanité60

Difficile ici d’ignorer le message politique de Schlegel, souligné par le ton pathétique qu’il emploie. Cette orientation nationaliste – au cœur de la domination napoléonienne en Europe – constitue avec leur volonté de popularisation du savoir, la singularité des Cours viennois par rapport à ceux d’Iéna et de Berlin.

Sismondi, quant à lui, se présente à ses lecteurs comme une instance objective, favorable aux littératures romanes, mais soucieuse de maintenir une distance avec son objet61. Son analyse de la littérature dramatique espagnole montre à quel point cette distance est habilement mise en scène. Sismondi justifie la pertinence de son étude par le fait que le théâtre français a, traditionnellement, beaucoup emprunté à la dramaturgie espagnole62 :

Je ne partage point l’admiration que les critiques allemands ont professé pour le théâtre romantique espagnol ; je n’ai garde […] de mépriser une littérature à laquelle nous devons le grand Corneille ; mais je me propose bien moins de dicter ici mes opinions, que de mettre chacun à portée de juger lui-même ; et je compte présenter des extraits assez détaillés des pièces de théâtre de Cervantes, de Lope et de Caldéron, pour que le lecteur puisse se former une idée de leur mérite et de leurs défauts. (III, 363-364.)

Dans ses remarques introductives au théâtre romantique, c’est-à-dire à Lope de Vega63, qu’il articule à une analyse du modèle classique français, il se démarque des règles aristotéliciennes en invoquant les « trois unités romantiques64 » (III, 461-476, ici 463). Il en appelle également à la tolérance du public français, pour préparer la meilleure réception de cette littérature étrangère : « N’est-ce pas bien légèrement que nous décidons que ces chefs-d’œuvre sont des pièces monstrueuses, parce qu’elles ne sont pas françaises ; qu’elles bouleversent toutes les règles, parce qu’elles sont contraires aux nôtres » (III, 462.). Sismondi mobilise l’analyse de l’honneur, au centre de la comedia espagnole, pour critiquer les coutumes espagnoles65. Sa stratégie de rupture, en l’occurrence avec Schlegel, surgit lorsqu’il évoque le théâtre de Calderón : la traduction de deux longs passages des Cours viennois lui permet de citer la poétique romantique la plus audacieuse, qu’il présente avec réserve au public français66 (IV, 107-119). Cette prudence lui évite la virulente polémique que la Comparaison de Schlegel avait déclenchée en France : « J’ai loyalement traduit ce morceau plein d’esprit et d’éloquence, quoiqu’il soit contraire à mon propre sentiment » (IV, 119.). Sismondi utilise ensuite ce passage traduit pour l’analyse qui mélange éloge et critique67, avant d’en tirer un résumé qui explique aussi l’étrangeté de Calderón : « Calderon est en effet le vrai poète de l’inquisition. Animé par un sentiment religieux, qu’il ne manifeste que trop dans toutes ses pièces, il ne m’inspire que de l’horreur pour la religion qu’il professe » (IV, 130.). Ce tableau de la création littéraire est indissociable du concept de décadence politique et sociale de l’Espagne : « De l’asservissement de la nation au dix-septième siècle, de la corruption de la religion et du gouvernement, de la perversion du goût, de l’effet qu’avait produit sur les Castillans l’ambition de Charles-Quint, et la tyrannie de Philippe II. […] Il serait bien étrange, si l’influence d’une époque si dégradante pour l’espèce humaine ne se faisait pas reconnaître dans son poète » (IV, 119-120.). Le jugement de Sismondi sur le gouvernement des premiers Habsbourg en Espagne et sur l’Inquisition diffère ici profondément de celui de Schlegel68. Pour lui, l’histoire de la littérature espagnole est celle d’un déclin qui commence après le Cid : « Après lui nous n’avons rien trouvé qui égalât ni l’auguste simplicité et l’héroïsme de son vrai caractère, ni le charme des brillants fictions dont il a été l’objet. Tout ce qui est venu ensuite, n’a jamais pu obtenir de nous une admiration sans réserve » (IV, 254.). Le diagnostic est différent pour la littérature italienne : elle culmine avec Dante qu’il nomme, comme Schlegel69, le « père de la poésie moderne » (I, 388). Contrairement à la littérature espagnole, la littérature italienne peut se vanter d’une part de sa Renaissance – le « siècle de l’imagination classique » –, et d’autre part de son XVIIIe siècle : « Le siècle qui a produit Métastase, Goldoni et Alfieri, peut, si ce n’est s’égaler à celui de l’Arioste et du Tasse, du moins soutenir sans humiliation la comparaison »70 (IV, 254.).

Les parcours qui ont mené Schlegel et Sismondi à s’intéresser à l’histoire littéraire, leurs attentes et leurs objectifs sont donc radicalement différents. Tandis que Sismondi montre au public français la littérature romane et explique sa décadence comme une conséquence de dégradations sociales et politiques, Schlegel affirme les lacunes de la littérature contemporaine. Dans le même, temps, il présente au public germanophone et aux écrivains, à l’aide d’un autre canon littéraire, le programme d’une nouvelle littérature allemande, qu’il révèle avec ses traductions et ses tentatives poétiques. Si Sismondi ne voulait pas exercer d’influence politique directe, il incarnait une posture pédagogique qui associait, implicitement, la tolérance esthétique à l’idée d’une cohabitation pacifique des États européens. En témoigne l’annonce de la seconde partie de ce travail, qui n’a jamais vu le jour (De la littérature du Nord de l’Europe). Sismondi s’y promettait « de faire sentir ce que l’une de deux grandes races d’hommes, qui se partagent l’Europe civilisée, a appris de l’autre » (I, iii). Si les questions politiques jouaient un rôle important pour Schlegel, notamment pendant la campagne d’Allemagne, il visait, avec son histoire performative de la littérature, une révolution esthétique qui allait marquer une nouvelle ère de la littérature allemande. Sismondi, politiquement libéral, est cependant, sur le plan esthétique et théorique, plus conservateur que Schlegel. Malgré ces divergences, Sismondi a lu avec intérêt les travaux de Schlegel, notamment dans l’explication de la « littérature dramatique » (I, 14) de son avertissement. Cette lecture – un exemple significatif du transfert de connaissances à l’époque romantique – et les reprises mot pour mot entre les deux auteurs, ne doivent pas faire oublier les différences fondamentales de contenu, et ce malgré les efforts de Sismondi pour ménager son public français71. Ces différences relèvent davantage de la méthode que du contenu. Sismondi l’historien, de plus, n’avait pas la formation de philologue de Schlegel, ni son expérience de critique, d’écrivain, de traducteur ni sa connaissance de l’esthétique allemande. Nous dirons aujourd’hui que dans leurs histoires de la littérature, Sismondi procède en spécialiste des sciences sociales et Schlegel en spécialiste des sciences de l’esprit.

1 « Ein junger Mann aus Genf Namens Simonde, der ein Buch über die politische Oekonomie geschrieben, und einen sehr vortheilhaften Ruf nach Wilna

2 Voir lettre de Sismondi à Schlegel, 24 avril 1806 : « Je continue mon étude de l’Allemand, mais vos règles et vos conseils me manquent

3 Benjamin Constant, Œuvres complètes. Série Œuvres, VI. « Journaux intimes » (1804-07) suivis de « Affaire de mon père » (1811), éd. Paul Delbouille

4 La religiosité de Sismondi est marquée « d’un protestantisme fort libéral et très peu émotif » (Voir Frank-Paul Bowman, « Sismondi et la religion »

5 « Das Werk ist allerdings gründlich aus den Quellen geschöpft, aber die Darstellung wenig anziehend, und der Plan fehlerhaft, wegen Mangel an

6 La pensée culturelle de Schlegel oscille perpétuellement entre le national et le cosmopolite ; la circulation du savoir en Europe transfert est

7 Sur le libéralisme de Sismondi, voir Sven Stelling-Michaud, « Sismondi face aux réalités politiques de son temps », Sismondi européen, p. 153-167.

8 Attesté par une lettre de Friedrich Schlegel, écrite du Congrès de Vienne à son frère le 26 août 1815, voir Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe

9 Lettre à Louise, Comtesse d’Albany née princesse de Stolberg-Gedern, Epistolario II, p. 13. La différence établie ici entre « nation » (communauté

10 Voir lettre à la comtesse Albany, 9 juin 1816, Epistolario II, p. 314. L’engagement politique de Schlegel pendant la campagne d’Allemagne est

11 Sismondi décrit dans une lettre à Bonstetten, datée du 20 mars 1805 à Rome, ses désaccords fréquents avec Schlegel : « Nous sommes ensemble sur un

12 Voir Sven Stelling-Michaud, « Le voyage de Sismondi en Allemagne (1808) d’après des documents inédits », Buch der Freunde zum 70. Geburtstag von J.

13 Epistolario II, p. 314.

14 Les Cours viennois ont été traduits en français (1814), en anglais (1815) et en italien (1817). Ils ont aussi joué un rôle dans la naissance des

15 Les auteurs ont eux-mêmes contribué à cette réception avec des recensions mutuelles de Corinne et de l’Histoire des républiques italiennes du Moyen

16 Sur la position de Sismondi, qui cherche un équilibre entre classicisme et romantisme contre Schlegel, voir Chetana Nagavajara, August Wilhelm

17 Voir les documents liés à l’appel de Sismondi pour une chaire d’enseignement d’économie politique à l’Université de Vilnius en mars 1804, qu’il

18 Lettre de Sismondi à la comtesse d’Albany, 11 octobre 1811, Epistolario I, p. 349.

19 Schlegel a tenu ses cours Ueber dramatische Kunst und Litteratur (Cours d’art dramatique) en avril 1808. Staël écrit le 1er avril à Sismondi, déjà

20 Lettre de Bonstetten à Sismondi, 12 février 1812 (Bonstettiana. Briefkorrespondenzen Karl Viktor von Bonstettens und seines Kreises, vol. XI/1, p. 

21 C’est ce qui ressort de la lettre de Bonstetten à Staël, le 30 décembre 1811, ainsi que de sa réponse le 30 janvier 1812 (voir Ibid., p. 13 et p. 

22 Sismondi lui-même indique dans son Avertissement qu’il a cherché à ménager les « demoiselles de la première jeunesse » d’« une ville renommée […]

23 Lettre à Staël 10 janvier 1812, Auguste-Guillaume Schlegel et Madame de Staël d‘après des documents inédits, éd. Pauline de Pange, Paris, Albert

24 Lettres des 26 août 1811 et 10 septembre 1811, en réponse à une lettre disparue de Schlegel, voir Krisenjahre der Frühromantik II, pp. 226-227 et

25 Ces sources sont les suivantes : Juan Andrés, Dell’origine e dei progressi d’ogni Letteratura (8 vols. 1782-1799) ; Friedrich Bouterwek Geschichte

26 Sur le concept d’histoire littéraire chez Sismondi, voir Udo Schöning, « Sismonde de Sismondi : De la littérature du Midi de L’Europe – une

27 Voir Rodrigue Villeneuve,« De la littérature du midi de l’Europe : Le lecteur Sismondi », Sismondi européen, p. 275-286.

28 Le cercle des romantiques agissait parfois de manière intéressée. Ainsi, les cours de Schlegel sont-ils marqués d’ambitions politico-littéraires (

29 Lettre à Bonstetten du 20 juin 1812, Bonstettiana XI/1,p. 159.

30 Contrairement à une simple anthologie, la chrestomathie a principalement un rôle pédagogique.

31 Sismondi explique que le français est « la plus illustre des langues romanes », qui « a reproduit la littérature classique des Grecs et des Romains

32 Pour Sismondi, qui se réfère à De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800) de Staël, les coutumes variées

33 Lettre à Elisa von der Recke, 10 juin 1813, Epistolario I, p. 418.

34 Ibid.

35 Dans son « Allgemeine Übersicht des gegenwärtigen Zustandes der deutschen Literatur », Schlegel nie l’existence d’une culture paneuropéenne

36 « daß die Künste insgesamt in tiefem Verfalle sind [...] und daß wir vorige Zeiten als unerreichbar darin verehren müssen » (notre traduction)

37 « Aus der Combination der kernigten und redlichen Tapferkeit des Deutschen Nordens mit dem Christentum […] ging der ritterliche Geist hervor, eine

38 Voir Norman King, « Chevalerie et liberté », p. 241. Ou, comme le dit de façon pertinente Nagavajara : « L’image qu’a Schlegel du Moyen-Âge est une

39 Voir KAV III, p. 208.

40 Voir N. King, « Chevalerie et liberté », p. 253 et S. Balayé, « Un historien devant la littérature », p. 272.

41 Voir August Wilhelm Schlegel, Comparaison entre la « Phèdre » de Racine et celle d’Euripide (et autres textes), éd. Jean-Marie Valentin, Arras

42 La conclusion de son cours le rend encore plus clair : Sismondi décrit son panorama des littératures romanes comme « le demi-cercle que nous avions

43 S. Balayé explique cette absence par le fait que « Sismondi précisément ne poursuivait pas cela [l’histoire littéraire] comme but essentiel », car

44 Outre sa monumentale Histoire des républiques italiennes au Moyen Âge (vols. 1-8, 1807-1809 ; vols. 9-16, 1815-1818) Sismondi écrit dans les années

45 Sismondi visait, comme Schlegel, une histoire de la littérature qui ne soit pas une compilation et qui établisse des relations causales. Schlegel

46 Si ces deux termes sont passés dans la langue allemande, ils ne deviennent pertinents qu’autour de 1800, suite aux réflexions de Schlegel qui les

47 Sur la diffusion de ce doublon dans le monde roman, voir Udo Schöning, « Mme de Staël und die Rezeption der Dichotomie ‘klassisch-romantisch’ in

48 Sismondi connaissait à l’évidence aussi ses cours berlinois plus précoces (il disposait peut-être d’extraits du manuscrit de Schlegel pendant la

49 Traduction abrégée d’un passage des Vorlesungen über romantische Literatur de Schlegel, dans lesquelles il reprend ses cours viennois : « Denn

50 Sismondi emprunte les idéaux classiques et romantiques à Schlegel, mais Sismondi applique le terme « classique » à l’Antiquité grecque (I, 59-60).

51 Il l’avait déjà souligné dans une lettre adressée à Schlegel : « On nʼarrivera jamais à bien juger de la renaissance des lettres en Europe sans une

52 Sismondi justifie cet ordre, « non point d’après l’antiquité de leurs premiers essais, mais d’après l’influence que la culture des unes a exercé

53 « die eine Literaturgeschichte in zwei Traditionen aufzuspalten (die richtige/die falsche) » (notre traduction), Voir Jürgen Fohrmann, Das Projekt

54 Voir ici ma thèse Romantische Universalphilologie. Studien zu August Wilhelm Schlegels Calderón-Übersetzungen und philologischen Dichtungen

55 Voir « Nachschrift des Uebersetzers an Ludwig Tieck », Athenäum, n° II/2,1799, p. 281-283.

56 « Es ist auf nichts geringeres angelegt, als die Vorzüge der verschiedensten Nationalitäten zu vereinigen, sich in alle hinein zu denken und hinein

57 « Es steht zu hoffen, daß mit ihm endlich eine Schule der Poesie anheben wird, […] die mit ähnlichen Maximen im Studium und der Ausübung der Kunst

58 Sur l’historiographie performative de Schlegel, le passé, le présent et le futur intégrés dans un seul récit, voir Stephan Jaeger, Performative

59 « prophetischen Blicke, welche Zukunft und Vergangenheit verknüpfen » (notre traduction) KAV I, p. 481. Dans ses Cours viennois, Schlegel souligne

60 « [D]ie würdigste Gattung des romantischen Schauspiels ist […] die historische. / Auf diesem Felde sind die herrlichsten Lorbeern für die

61 Sismondi critique expressément le ton polémique et provocateur de Schlegel, comme en témoigne sa lettre du 4 novembre 1812 à la Comtesse d’Albany :

62 Schlegel prétendait que le théâtre français aurait pu prendre une direction tout autre (et positive) si l’on avait pris pour modèle Le Cid de

63 Sismondi s’en écarte expressément : « Ses pièces ne sont pas moins éloignées de la perfection romantique que de la perfection classique. On ne

64 Sismondi aborde les pièces de Cervantès avant ce paragraphe, car pour lui cet auteur ne fait pas partie des romantiques. L’apologie de Numance (III

65 Comme dans La discreta venganza et Lo cierto por lo dudoso de Lope de Vega (III, 486-514).

66 Voir Ueber dramatische Kunst und Litteratur II/2, p. 352-357, 365-374. Les remarques de Schlegel sur le théâtre espagnol dans les Cours viennois

67 Le rejet de Sismondi est fondé sur des motifs religieux, comme dans le cas de La devoción de la cruz, l’une des pièces traduites en allemand par

68 La littérature espagnole, selon lui, a connu « sa période la plus féconde depuis l’époque de l’Inquisition » (« ihre blühendste Zeit erst seit der

69 Dante est pour lui « le premier grand artiste romantique » (« der erste große romantische Künstler » — notre traduction) (KAV II/1, p. 148).

70 Voir U. Schöning, « L’Italie et la littérature italienne chez Madame de Staël, Ginguené et Sismondi », p. 216-220.

71 Il est à mon avis exagéré de lire dans l’analyse du théâtre de Calderón par Sismondi une critique de Schlegel, surtout si l’on prend en compte la

1 « Ein junger Mann aus Genf Namens Simonde, der ein Buch über die politische Oekonomie geschrieben, und einen sehr vortheilhaften Ruf nach Wilna erhalten hat, war einige Tage hier. Er ist der Besitzerin des Hauses sehr zugethan, und scheint überhaupt ein ehrliches Gemüth zu seyn, aber nicht stark von Kopf, einige hingeworfne Äußerungen von mir haben ihn ganz außer Fassung gesetzt » (notre traduction). À Sophie Bernhardi-Tieck, 27 mai 1804, Krisenjahre der Frühromantik. Briefe aus dem Schlegelkreis, éd. Josef Körner, 2 vols., Berne not., Francke, 2éme édition, 1969, vol. I, p. 91.

2 Voir lettre de Sismondi à Schlegel, 24 avril 1806 : « Je continue mon étude de l’Allemand, mais vos règles et vos conseils me manquent prodigieusement, et je le prononce sans doute fort mal, je lis beaucoup cependant, et sans comprendre très bien ce que je lis, je puis aller en avant assez vite, comme fait Mme de Stael » (Ibid., p. 349). En 1806, Sismondi remercie également Schlegel auprès de Staël : « Rappelez à Schlegel qu’il m’a promis de m’acheter à Paris un Camoëns, dites-lui […] que je ne prends jamais un livre allemand sans penser que je lui dois de le le comprendre. » (Sismondi, Epistolario, éd. Carlo Pellegrini, 4 vols., Firenze, La nuova Italia, 1933-1954, vol. I, p. 106.)

3 Benjamin Constant, Œuvres complètes. Série Œuvres, VI. « Journaux intimes » (1804-07) suivis de « Affaire de mon père » (1811), éd. Paul Delbouille, Kurt Kloocke, Tübingen, Niemeyer, 2002, p. 132.

4 La religiosité de Sismondi est marquée « d’un protestantisme fort libéral et très peu émotif » (Voir Frank-Paul Bowman, « Sismondi et la religion », Sismondi européen. Actes du Colloque international tenu à Genève les 14 et 15 septembre 1973, éd. Sven Stelling-Michaud, Genève, Paris, Slatkine, 1976, p. 131-152, ici p. 132). Sismondi précise à Schlegel, dans sa lettre du 24 avril 1806, qu’il a suivi son conseil pour évoquer les relations entre religion et gouvernement dans la Rome du début du Moyen-Âge lorsqu’il rédige premier volume de son Histoire des républiques italiennes du Moyen-Âge : « Ce n’est pas que je sois devenu plus catholique, mais j’aurai assez des ennemis politiques que je me susciterai, sans aller forcer à se déclarer contre moi des religieux avec qui je nʼai rien à faire » (Krisenjahre der Frühromantik I, p. 349). Les affinités de Schlegel avec le catholicisme, contrairement aux autres membres du cercle, reposaient sur de solides considérations esthétiques et philologiques, Voir Stefan Knödler, « Esoterisches und exoterisches ». August Wilhelm Schlegel, Goethe und das Jenaer Romantikertreffen im November 1799, Jenaer Romantikertreffen im November 1799 », Ein romantischer Streitfall, éd. Dirk von Petersdorff, Ulrich Breuer, Paderborn u.a., Schöningh, 2015, p. 174-187.

5 « Das Werk ist allerdings gründlich aus den Quellen geschöpft, aber die Darstellung wenig anziehend, und der Plan fehlerhaft, wegen Mangel an innerer Einheit. Seine politischen Grundsätze sind gut gemeynt, aber wahrlich nicht tief gedacht. Es ist recht löblich, die Freyheit zu empfehlen, aber was für eine hat er im Kopfe? Municipal-Republicanismus, der ohne ein föderatives Band, oder Anschließen an eine von außen gegebene Einheit nicht bestehn konnte. Ich kenne den V[er]f.[asser] persönlich genau, und habe ihm oft gesagt, er sey mir weder guelfisch noch gibellinisch genug gesinnt » (notre traduction), Lettre à Friedrich Wilken, 13 décembre 1811, Briefe von und an August Wilhelm Schlegel, éd. Josef Körner, vol. I., Zurich not., Amalthea, 1930, p. 270-271. Schlegel critique ici la prédilection de Sismondi pour un modèle à la suisse. Pour Schlegel, les Gibelins et les Guelfes représentaient les deux pôles constitutifs du Moyen-Âge : l’empire et la papauté, siégeant l’un en Allemagne, l’autre en Italie. L’interaction entre ces deux pays a marqué la conception du Moyen-Âge de Schlegel, voir Vorlesungen über Encyklopädie, éd. Frank Jolles, Edith Höltenschmidt (Kritische Ausgabe der Vorlesungen [KAV], vol. III), Paderborn u.a., Schöningh, 2006, p. 160.

6 La pensée culturelle de Schlegel oscille perpétuellement entre le national et le cosmopolite ; la circulation du savoir en Europe transfert est toujours soumise au développement de la nation allemande, aussi bien sur le plan politique que littéraire, voir Walter Schmitz, « ‘Deutsche Größe’. August Wilhelm Schlegels Konzeption des Nationalen in der Wissenskrise um 1800 », Der Europäer August Wilhelm Schlegel. Romantischer Kulturtransfer-romantische Wissenswelt, éd. York-Gothart Mix, Jochen Strobel, Berlin not., de Gruyter, 2010, p. 255-273 ; Ulrich Fröschle, « Deutschland als der Orient Europa’s ». August Wilhelm Schlegel und die Rhetorik des « unscheinbaren Keime[s] », Ibid., p. 275-292.

7 Sur le libéralisme de Sismondi, voir Sven Stelling-Michaud, « Sismondi face aux réalités politiques de son temps », Sismondi européen, p. 153-167. Sismondi passe pour être le père du Risorgimento, voir Sismondi e la nuova Italia, Atti del Convegno di Studi Firenze, Pescia, Pisa, 9-11 giugno 2010, éd. Letizia Pagliai, Francesca Sofia, Firenze, Polistampa, 2011.

8 Attesté par une lettre de Friedrich Schlegel, écrite du Congrès de Vienne à son frère le 26 août 1815, voir Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe, vol. XXIX, éd. Jean-Jacques Anstett, Paderborn, Schöningh, 1980, p. 74. Le soutien de Constant et Sismondi à Napoléon, lorsqu’il promet l’introduction d’une monarchie constitutionnelle, s’explique par l’évolution des circonstances et la peur d’un virage réactionnaire de la Restauration.

9 Lettre à Louise, Comtesse d’Albany née princesse de Stolberg-Gedern, Epistolario II, p. 13. La différence établie ici entre « nation » (communauté de langue) et « peuple » (communauté politique) joue également un rôle important dans De la littérature du midi de l’Europe.

10 Voir lettre à la comtesse Albany, 9 juin 1816, Epistolario II, p. 314. L’engagement politique de Schlegel pendant la campagne d’Allemagne est encore largement inexploré, voir encore une fois Otto Brandt, August Wilhelm Schlegel. Der Romantiker und die Politik, Stuttgart not., DVA, 1919 et Norman King, « A. W. Schlegel et la guerre de libération. Le mémoire sur l’état de l’Allemagne », Cahiers staëliens, n°16, 1973, p. 1-28.

11 Sismondi décrit dans une lettre à Bonstetten, datée du 20 mars 1805 à Rome, ses désaccords fréquents avec Schlegel : « Nous sommes ensemble sur un bon pied de paix, mais sans amitié. Il est impossible que celle-ci naisse, quand même on vit toujours ensemble, lorsqu’il y a opposition complète dans toutes les idées et tous les sentiments, et que pour la couvrir on ne fait aucun effort sur soi-même, aucune avance vers les autres » (Bonstettiana. Briefkorrespondenzen Karl Viktor von Bonstettens und seines Kreises, vol. IX/2, éd. Doris et Peter Walser-Wilhelm, Göttingen, Wallstein, 2002, p. 887.)

12 Voir Sven Stelling-Michaud, « Le voyage de Sismondi en Allemagne (1808) d’après des documents inédits », Buch der Freunde zum 70. Geburtstag von J. R. von Salis, éd. Jean-François Bergier, Herbert Lüthy, Zürich, Orell-Füssli, 1972, p. 139-157. En avril 1808, Sismondi rejoint Schlegel et Staël à Vienne, d’où ils poursuivent tous ensemble leur voyage. Dans une lettre à Elisa von der Recke datée du 30 avril 1808, Sismondi s’inquiète de l’influence négative de Schlegel sur les principes esthétiques de Staël : « En littérature même, sujet où il n’y a point d’hérésie, et où il est permis de penser comme on veut, je m’afflige de la voir entrer dans un système qui n’est pas fait, je crois, pour avoir des succès, et je redoute toujours que son beau talent ne soit mal employé pour l’avoir voulu soumettre à des règles fausses. Mais les opinions religieuses de Schlegel, ses opinions sur toutes les sciences humaines sont quelque chose de si bizarre, et je crois en même temps de si faux, que je regrette amèrement de les voir embrasées par un défenseur bien plus habile que lui. » (Epistolario I, p 238.)

13 Epistolario II, p. 314.

14 Les Cours viennois ont été traduits en français (1814), en anglais (1815) et en italien (1817). Ils ont aussi joué un rôle dans la naissance des romantismes espagnols et slaves, voir Josef Körner, Die Botschaft der deutschen Romantik an Europa, Augsbourg, Filser 1929. De la littérature du midi de l’Europe a lui aussi été lu dans toute l’Europe, à la fois en Allemagne grâce à la traduction de Ludwig Hain (2 vols., 1816-1819) et en Italie, voir Peter Stadler, « Sismondi und Deutschland », Sismondi européen, p. 349-367, ici p. 351-352 et Carlo Pazzagli, Sismondi e la Toscana del suo tempo (1795-1838), Sienne, Protagon, 2008, p. 91-103.

15 Les auteurs ont eux-mêmes contribué à cette réception avec des recensions mutuelles de Corinne et de l’Histoire des républiques italiennes du Moyen Âge, voir Simone Balayé, « Madame de Staël et Sismondi ou un dialogue critique », Cahiers Staëliens, n° 8, 1969, p. 33-46. De la littérature du midi de l’Europe de Sismondi ne doit être compris que comme un produit de la réflexion poétique au sein du cercle de Coppet, voir Simone Balayé, « Un historien devant la littérature », Sismondi européen, p. 261-274.

16 Sur la position de Sismondi, qui cherche un équilibre entre classicisme et romantisme contre Schlegel, voir Chetana Nagavajara, August Wilhelm Schlegel in Frankreich. Sein Anteil an der französischen Literaturkritik, 1807-1835, Tübingen, Niemeyer, 1966, p. 104-127 et François Rosset, « Sismondi et l’histoire de la littérature européenne », Sismondi e la civiltà toscana, éd. Francesca Sofia, Olschki, Florence, 2001, p. 165-176.

17 Voir les documents liés à l’appel de Sismondi pour une chaire d’enseignement d’économie politique à l’Université de Vilnius en mars 1804, qu’il refuse cependant, Il dilema di Vilna, Sismondi e la cultura economica europea, éd. Letizia Pagliai, Florence, Edifir, 2012, p. 139-155.

18 Lettre de Sismondi à la comtesse d’Albany, 11 octobre 1811, Epistolario I, p. 349.

19 Schlegel a tenu ses cours Ueber dramatische Kunst und Litteratur (Cours d’art dramatique) en avril 1808. Staël écrit le 1er avril à Sismondi, déjà en route vers Vienne : « Schlegel donne un cours très brillant. […] nous sommes, comme on dit, on the top of the fashion, mais cela sera peut-être passé quand vous arriverez. » (Correspondance générale, éd. Béatrice W. Jasinski, Slatkine, Genève, 2009, t. VI, p. 398.) Sismondi arrive juste à temps pour entendre quelques cours et observer le succès de Schlegel – c’est ce qui ressort du « registre des souscripteurs » (cf. SLUB Dresden, Mscr. Dresd. App. 2712, A8, 29[2]).

20 Lettre de Bonstetten à Sismondi, 12 février 1812 (Bonstettiana. Briefkorrespondenzen Karl Viktor von Bonstettens und seines Kreises, vol. XI/1, p. 52).

21 C’est ce qui ressort de la lettre de Bonstetten à Staël, le 30 décembre 1811, ainsi que de sa réponse le 30 janvier 1812 (voir Ibid., p. 13 et p. 44).

22 Sismondi lui-même indique dans son Avertissement qu’il a cherché à ménager les « demoiselles de la première jeunesse » d’« une ville renommée […] pour la pureté de ses mœurs » dans son cours et lors de la rédaction de son ouvrage ; parallèlement, il se montre fier de la capacité de jugement et des connaissances en langues du public féminin de sa ville natale (Jean Charles Léonard Simonde de Sismondi, De la littérature du midi de l’Europe, 4 vols., Paris, Treuttel et Würtz, 1813, vol. I, p. iv). Sismondi a son public sous les yeux lorsqu’il exprime son « remords » d’avoir traduit une scène terrible du Numance de Cervantès, dans laquelle une mère allaite son enfant avec son propre sang, afin de montrer aux lecteurs que cette scène aurait pu se jouer « dans quelque ville assiégée », et ainsi faire une référence indirecte à son programme politique (III, 386-387).

23 Lettre à Staël 10 janvier 1812, Auguste-Guillaume Schlegel et Madame de Staël d‘après des documents inédits, éd. Pauline de Pange, Paris, Albert, 1938, p. 345. Apparemment, Staël avait évoqué la reprise de De l’Allemagne, interdit par la censure en 1810.

24 Lettres des 26 août 1811 et 10 septembre 1811, en réponse à une lettre disparue de Schlegel, voir Krisenjahre der Frühromantik II, pp. 226-227 et 229-231. Elles révèlent que le transfert de connaissances fonctionnait dans les deux sens, car Sismondi aidait également Schlegel à étudier la littérature provençale.

25 Ces sources sont les suivantes : Juan Andrés, Dell’origine e dei progressi d’ogni Letteratura (8 vols. 1782-1799) ; Friedrich Bouterwek Geschichte der Künste und Wissenschaften seit der Wiederherstellung derselben bis an das Ende des achtzehnten Jahrhunderts (8 vols. parus entre 1801-1810) ; Claude-François-Xavier Millot, Histoire littéraire des troubadours (3 vols. 1774) ; Girolamo Tiraboschi (Storia della letteratura italiana (13 vols. 1772-1782) ; Pierre-Louis Ginguené, Histoire littéraire d’Italie (6 vols. 1811-1813) ; Luis Joseph Velazquez, Geschichte der spanischen Dichtkunst (éd. Johann Andreas Dieze, 1769) ; Diogo Barbosa, Bibliotheca lusitana historica, critica, e cronologica (4 vols. 1741-1759) ; August Wilhelm Schlegel, Ueber dramatische Kunst und Litteratur, 3 vols., Heidelberg, Mohr & Zimmer, 1809-1811. Sismondi devait se distinguer des travaux les plus récents : c’est pour cette raison qu’il souligne son approche comparative, contraire à celle de Ginguené qui se veut une une chronique raisonnée (voir Udo Schöning, « L’Italie et la littérature italienne chez Madame de Staël, Ginguené et Sismondi : l’historiographie littéraire et l’opposition politique », L’Italie dans l’imaginaire romantique. Actes du colloque de Copenhague 14-15 septembre 2007, éd. Hans Peter Lund, Copenhague, 2008, p. 201-224). Paraît en outre une traduction française de la Geschichte der spanischen Poesie und Beredsamkeit de Bouterwek, une source de Sismondi à ne pas sous-estimer, avant la publication de ses cours, voir Christian Andrès, « La première histoire de la littérature espagnole en langue française : l’Histoire de la littérature espagnole traduit de l’érudit allemand Friedrich Bouterwek », Histoires de Littératures en France et en Allemagne autour de 1800, éd. Geneviève Espagne, Paris, Kimé, 2009, p. 219-236. La traduction française des Cours de Schlegel se fait parallèlement à la publication de l’édition allemande ; sur l’histoire complexe de la publication des Cours de littérature dramatique (1814),voir Stefan Knödler, « August Wilhelm Schlegel et la destruction de De l’Allemagne », Cahiers Staëliens, n° 65, 2015, p. 117-150, ici p. 142-146.

26 Sur le concept d’histoire littéraire chez Sismondi, voir Udo Schöning, « Sismonde de Sismondi : De la littérature du Midi de L’Europe – une histoire pré-romantique de la littérature ? », Histoires de Littératures en France et en Allemagne, p. 279-303.

27 Voir Rodrigue Villeneuve, « De la littérature du midi de l’Europe : Le lecteur Sismondi », Sismondi européen, p. 275-286.

28 Le cercle des romantiques agissait parfois de manière intéressée. Ainsi, les cours de Schlegel sont-ils marqués d’ambitions politico-littéraires (Voir Klaus Weimar, Geschichte der deutschen Literaturwissenschaft bis zum Ende des 19. Jahrhunderts, München, Fink, 1989, p. 265-276, ici p. 270 ; Detlef Kremer, « Ästhetik und Kulturpolitik in A.W. Schlegels Vorlesungen über schöne Literatur und Kunst », Der Europäer August Wilhelm Schlegel, p. 40-44.

29 Lettre à Bonstetten du 20 juin 1812, Bonstettiana XI/1, p. 159.

30 Contrairement à une simple anthologie, la chrestomathie a principalement un rôle pédagogique.

31 Sismondi explique que le français est « la plus illustre des langues romanes », qui « a reproduit la littérature classique des Grecs et des Romains, et [qui] s’est soumise volontairement à des règles que ses sœurs avaient méconnues ou méprisées » (IV, 557-558). On voit ici la manière dont il ménage son destinataire francophone.

32 Pour Sismondi, qui se réfère à De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800) de Staël, les coutumes variées des peuples européens s’expliquent plutôt par la diversité des institutions et par les différents degrés de liberté. Avec son argumentation sociale, il rejette la théorie du climat fondée sur les idées de Montesquieu, voir S. Balayé, « Un historien devant la littérature », p. 262. Schlegel, par contre, la reprend plusieurs fois afin d’expliquer les différences entre les langues et les caractères nationaux, voir KAV III, p. 293.

33 Lettre à Elisa von der Recke, 10 juin 1813, Epistolario I, p. 418.

34 Ibid.

35 Dans son « Allgemeine Übersicht des gegenwärtigen Zustandes der deutschen Literatur », Schlegel nie l’existence d’une culture paneuropéenne contemporaine, voir « Literatur Vorlesungen über schöne Literatur und Kunst », KAV I, éd. Ernst Behler, Paderborn not., Schöningh, 1989, p. 484-544.

36 « daß die Künste insgesamt in tiefem Verfalle sind [...] und daß wir vorige Zeiten als unerreichbar darin verehren müssen » (notre traduction), Ibid., p. 505.

37 « Aus der Combination der kernigten und redlichen Tapferkeit des Deutschen Nordens mit dem Christentum […] ging der ritterliche Geist hervor, eine mehr als glänzende [...] und bisher in der Geschichte beyspiellose Erscheinung » Vorlesungen über romantische Literatur, KAV II/1, éd. Ernst Behler, Paderborn not., Schöningh, 2007, p. 67; cf. KAV III, p. 159. Voir à ce propos Edith Höltenschmidt, Die Mittelalter-Rezeption der Brüder Schlegel, Paderborn not., Schöningh, 2000, p. 172-181.

38 Voir Norman King, « Chevalerie et liberté », p. 241. Ou, comme le dit de façon pertinente Nagavajara : « L’image qu’a Schlegel du Moyen-Âge est une image pré-Réforme, tandis que celle de Sismondi est post-Réforme », « Schlegels Bild des Mittelalters ist, mit einem Wort, vor-reformatorisch, während das Sismondis nach-reformatorisch ist » (notre traduction) (Nagavajara, August Wilhelm Schlegel in Frankreich, p. 109.)

39 Voir KAV III, p. 208.

40 Voir N. King, « Chevalerie et liberté », p. 253 et S. Balayé, « Un historien devant la littérature », p. 272.

41 Voir August Wilhelm Schlegel, Comparaison entre la « Phèdre » de Racine et celle d’Euripide (et autres textes), éd. Jean-Marie Valentin, Arras, Artois Presses Université, 2013. Dans une lettre à la Comtesse d’Albany datée du 26 mars 1808, Sismondi s’écarte des écrits de Schlegel : « Comme les critiques français s’en sont très bien aperçus, cette brochure était bien moins une comparaison impartiale de deux tragédies qu’une attaque secrète contre le théâtre français, contre ce que la nation regarde comme la gloire de sa littérature. La brochure pétille d’esprit, mais du factum d’un avocat ; l’on sent à chaque ligne un but hostile que l’auteur ne perd pas de vue, quoiqu’il semble ne jamais vouloir marcher vers lui. Sans doute il est avantageux pour l’art, que d’habiles gens comparent ainsi les théâtres des langues différentes ; mais il est impossible de prononcer un jugement ensuite de ces comparaisons. Chaque nation a une poétique essentiellement différente pour son théâtre ; elle s’est proposée un autre but, elle s’est soumise à une législation distincte. Les mœurs dans la tragédie doivent même être comme un terme moyen entre la nation représentée et celle pour qui on représente. » (Epistolario I, p. 235.) La Comparaison permet de comprendre le processus textuel de Schlegel dans sa pratique multilingue de la publication. Il sélectionne des extraits de textes plus anciens, les réorganise et les intègre dans une nouvelle narration adaptée au public ciblé, voir Héctor Canal,« ‘Hottentottisch Schreiben’ – Sprachwahl und Selbstübersetzung bei August Wilhelm Schlegel »,Selbstübersetzung als Wissenstransfer/Self-Translation as Transfer of Knowledge, éd Stefan Willer, Andreas Keller, Berlin, Kadmos (en cours d’impression).

42 La conclusion de son cours le rend encore plus clair : Sismondi décrit son panorama des littératures romanes comme « le demi-cercle que nous avions tracé d’avance autour de la France » (IV, 557).

43 S. Balayé explique cette absence par le fait que « Sismondi précisément ne poursuivait pas cela [l’histoire littéraire] comme but essentiel », car il parlait aussi de théorie, « Un historien devant la littérature », p. 273. Cette thèse est réfutée par les lettres adressées à Bonstetten et von der Recke – pour Sismondi, l’histoire de la littérature passe avant tout.

44 Outre sa monumentale Histoire des républiques italiennes au Moyen Âge (vols. 1-8, 1807-1809 ; vols. 9-16, 1815-1818) Sismondi écrit dans les années 1810 et 1820 plus de 600 articles pour la Biographie universelle ancienne et moderne, voir Maria Pia Casalena, Sismondi Biographe. L’histoire italienne dans la Biographie universelle et l’Encyclopédie des gens du monde, Paris, Champion, 2012.

45 Sismondi visait, comme Schlegel, une histoire de la littérature qui ne soit pas une compilation et qui établisse des relations causales. Schlegel, qui voulait réaliser un travail mêlant davantage théorie, critique et histoire, a lui aussi choisi d’ôter le mot histoire de ses Cours pour lui préférer celui de « belle littérature » [« schöne Litteratur » — notre traduction], et ce afin de se démarquer d’anciens projets, dont le titre contenait le mot « Beredsamkeit » [éloquence].

46 Si ces deux termes sont passés dans la langue allemande, ils ne deviennent pertinents qu’autour de 1800, suite aux réflexions de Schlegel qui les met en co-occurrence et en concurrence. La dialectique du « classique » et du « romantique », comme celle de l’« antique » et du « moderne », a d’abord été utilisée par Friedrich Schlegel dans son Gespräch über die Poesie (1800). Voir « Romantic » and its Cognates. The European History of a Word, éd. Hans Eichner, Toronto, University Press, 1972.

47 Sur la diffusion de ce doublon dans le monde roman, voir Udo Schöning, « Mme de Staël und die Rezeption der Dichotomie ‘klassisch-romantisch’ in Frankreich, Italien und Spanien », Des images d’Allemagne venues de Coppet : De l’Allemagne de Madame de Staël fête son bicentenaire, éd. Anja Ernst, Paul Geyer, Hildesheim u.a., Olms, 2015, p. 411-436.

48 Sismondi connaissait à l’évidence aussi ses cours berlinois plus précoces (il disposait peut-être d’extraits du manuscrit de Schlegel pendant la rédaction de son livre). Le chapitre « Über das Mittelalter » (cf. KAV II/2, p. 66-84) circulait à Coppet – c’est ce qui ressort des journaux de Benjamin Constant datés de 1804, voir Œuvres complètes VI, p. 142, p. 235 et 246.

49 Traduction abrégée d’un passage des Vorlesungen über romantische Literatur de Schlegel, dans lesquelles il reprend ses cours viennois : « Denn Romanisch, Romance, nannte man die neuen aus der Vermischung des Lateinischen mit der Sprache der Eroberer entstandenen Dialekte; daher Romane, die darin geschriebnen Dichtungen, woher denn romantisch abgeleitet ist, und ist der Charakter dieser Poesie Verschmelzung des altdeutschen mit dem späteren, d.h. christlich gewordnen Römischen, so werden auch ihre Elemente schon durch den Namen angedeutet » (KAV II/1, p. 12 ; voir aussi Ueber dramatische Kunst und Litteratur I, p. 13.) La déclaration de Sismondi est elle aussi directement reprise de Schlegel : « Dans chacune de ces langues le fond est latin, la forme souvent barbare » (I, 15) / « Wortmasse im ganzen Lateinisch, die Form aber barbarisch. » (Die Kunstlehre, KAV I, p. 421 – il n’existe pas de formulation similaire dans les Cours viennois)

50 Sismondi emprunte les idéaux classiques et romantiques à Schlegel, mais Sismondi applique le terme « classique » à l’Antiquité grecque (I, 59-60). Cependant, les travaux de Sismondi ne sont pas sous-tendus par une réflexion aussi mûrie. L’esthétique de Schlegel se fonde sur la distinction entre deux sphère aussi importantes qu’indépendantes : le Moyen-Âge, moment où « la chevalerie connaissait son apogée, et où la culture européenne avait quelque chose d’autonome et de complet » (« das Ritterthum seine höchste Blüthe hatte, und die Europäische Bildung etwas selbstständiges und vollendetes in ihrer Art ward » - notre traduction), offre pour lui « un contraste général avec l’Antiquité classique » (« einen durchgängigen Gegensatz mit dem classischen Alterthum dar » — notre traduction) (KAV III, p. 160).

51 Il l’avait déjà souligné dans une lettre adressée à Schlegel : « On nʼarrivera jamais à bien juger de la renaissance des lettres en Europe sans une étude approfondie de lʼArabe, et surtout de la littérature de l’histoire et des mœurs des Arabes d’Espagne » (Krisenjahre der Frühromantik II, p. 231). Sismondi se réfère ici à Juan Andrés, voir Carlo Pellegrini, Il Sismondi e la storia delle letterature dell’Europa meridionale, Genève, Olschki, 1926, p. 56. Schlegel, quant à lui, refuse strictement l’idée d’une supériorité culturelle des Maures sur la péninsule ibérique : « On ne peut qu’à peine penser que la culture raffinée des coutumes chevaleresques soient d’abord passées des Arabes aux Européens » (« Am wenigsten ist daran zu denken, daß die feinere Bildung ritterlicher Sitten zuerst von den Arabern auf die Europäer übergegangen sey ») (KAV III, p. 231).

52 Sismondi justifie cet ordre, « non point d’après l’antiquité de leurs premiers essais, mais d’après l’influence que la culture des unes a exercé sur celles des autres » (I, 11).

53 « die eine Literaturgeschichte in zwei Traditionen aufzuspalten (die richtige/die falsche) » (notre traduction), Voir Jürgen Fohrmann, Das Projekt der deutschen Literaturgeschichte, Entstehung und Scheitern einer nationalen Poesiegeschichtsschreibung zwischen Humanismus und Deutschem Kaiserreich, Stuttgart, Metzler, 1989, p. 99-115, ici p. 110.

54 Voir ici ma thèse Romantische Universalphilologie. Studien zu August Wilhelm Schlegels Calderón-Übersetzungen und philologischen Dichtungen (à paraître), qui, à l’aide d’une analyse de la traduction de Calderón par Schlegel, détaille la pertinence philologique de cette activité, entre sciences littéraires et linguistiques.

55 Voir « Nachschrift des Uebersetzers an Ludwig Tieck », Athenäum, n° II/2, 1799, p. 281-283.

56 « Es ist auf nichts geringeres angelegt, als die Vorzüge der verschiedensten Nationalitäten zu vereinigen, sich in alle hinein zu denken und hinein zu fühlen, und so einen kosmopolitischen Mittelpunkt für den menschlichen Geist zu stiften. Universalität, Kosmopolitismus ist die wahre deutsche Eigenthümlichkeit […]. Es ist wohl daher keine zu sanguinische Hoffnung, anzunehmen, daß der Zeitpunkt nicht so gar entfernt ist, wo das Deutsche allgemeines Organ der Mittheilung für die gebildeten Nationen seyn wird » (notre traduction), KAV II/1, p. 24. Dans ses Cours viennois, Schlegel mentionne aussi l’« universalité de l’esprit » (« Universalität des Geistes » — notre traduction) comme catégorie centrale de l’étude comparative des littératures européennes (Ueber dramatische Kunst und Litteratur I, p. 5)

57 « Es steht zu hoffen, daß mit ihm endlich eine Schule der Poesie anheben wird, […] die mit ähnlichen Maximen im Studium und der Ausübung der Kunst, auf der von ihm eröffneten Bahn ohne Nachahmung selbstständig und erweiternd fortschreiten », (notre traduction) KAV I, p. 543.

58 Sur l’historiographie performative de Schlegel, le passé, le présent et le futur intégrés dans un seul récit, voir Stephan Jaeger, Performative Geschichtsschreibung. Forster, Herder, Schiller, Archenholz und die Brüder Schlegel, Berlin not., de Gruyter, 2011, p. 311-347.

59 « prophetischen Blicke, welche Zukunft und Vergangenheit verknüpfen » (notre traduction) KAV I, p. 481. Dans ses Cours viennois, Schlegel souligne son objectif d’établir une nouvelle littérature allemande, qui s’inspire des trésors oubliés de la littérature romantique sans toutefois les imiter : «  La question qui doit nous occuper n’est pas de reproduire passivement chez nous le théâtre grec, français, espagnol ou anglais ; mais, selon mon opinion, de trouver une forme dramatique qui admette, à l’exclusion des règles fondées uniquement sur des conventions arbitraires, tout ce qu’il y a de vraiment poétique dans les formes adoptées chez d’autres peuples : quant au fond, nous devons faire dominer et ressortir le caractère propre à la nation allemande. » (« Unsre Aufgabe ist aber nicht, das griechische oder französische, das spanische oder englische Theater bloß leidend zu wiederhohlen, sondern wir suchen, wie mich dünkt, eine Form, welche das wahrhaft Poetische aller jener Formen, mit Ausschließung des auf herkömmliche Uebereinkunft Gegründeten in sich enthalte; im Gehalte aber soll deutsche Nationalität vorwalten. », traduction d’Albertine Necker de Saussure) (Ueber dramatische Kunst und Litteratur I, p. 42-43). Signalons que ce texte et la fin de cette traduction diffèrent considérablement de l’original allemand

60 « [D]ie würdigste Gattung des romantischen Schauspiels ist […] die historische. / Auf diesem Felde sind die herrlichsten Lorbeern für die dramatischen Dichter zu pflücken […]. Aber unser historisches Schauspiel sey denn auch wirklich allgemein national, es hänge sich nicht an Lebensbegebenheiten von einzelnen Rittern und kleinen Fürsten, die auf das Ganze keinen Einfluß hatten; es sey zugleich wahrhaft historisch, aus der Tiefe der Kenntniß geschöpft, und versetze uns ganz in die große Vorzeit. In diesem Spiegel lasse uns der Dichter schauen, sey es auch zu unserm tiefen Schamerröthen, was die Deutschen vor Alters waren, und was sie wieder werden sollen. Es lege uns ans Herz, daß wir Deutsche, wenn wir die Lehren der Geschichte nicht besser bedenken als bisher, in Gefahr sind, wir, ehedem das erste und glorwürdigste Volk Europa’s, dessen frey gewählter Fürst ohne Widerspruch für das Oberhaupt der gesammten Christenheit anerkannt ward, ganz aus der Reihe der selbstständigen Völker zu verschwinden », (traduction d’Albertine Necker de Saussure p. 324) Ibid. II/2, p. 427-428. Signalons que ce texte et la fin de la traduction diffèrent considérablement de l’original allemand.

61 Sismondi critique expressément le ton polémique et provocateur de Schlegel, comme en témoigne sa lettre du 4 novembre 1812 à la Comtesse d’Albany : « J’aime votre vivacité sur Schlegel ; c’est, en effet, un pédant présomptueux, et sa manière de porter ses jugements est presque toujours d’une extrême insolence. […] Mais Schlegel a une manière si âpre et si dédaigneuse en même temps de parler et d’écrire, que bien souvent il blesse alors même qu’il voudrait louer », (Epistolario I, 394-395).

62 Schlegel prétendait que le théâtre français aurait pu prendre une direction tout autre (et positive) si l’on avait pris pour modèle Le Cid de Corneille, voir Ueber dramatische Kunst und Litteratur II/1, p. 137-143. Sur les limites du traitement des théâtres français et espagnol par Schlegel, voir Liliane Picciola, « Les ambiguïtés de la division ‘classique/romantique’ dans les deux parties du Cours de littérature dramatique de Schlegel », Jeux et enjeux des théâtres classiques (XIXe-XXe siècles), éd. Mariane Bury, Georges Forestier, Paris, Champion, 2003, p. 19-27.

63 Sismondi s’en écarte expressément : « Ses pièces ne sont pas moins éloignées de la perfection romantique que de la perfection classique. On ne pouvait attendre autre chose de la précipitation sans exemple avec laquelle il écrivait » (III, 499).

64 Sismondi aborde les pièces de Cervantès avant ce paragraphe, car pour lui cet auteur ne fait pas partie des romantiques. L’apologie de Numance (III, 368-391) – il compare Cervantès et Eschyle – rappelle l’avis de Schlegel sur cette pièce : elle « s’élève à la hauteur du cothurne tragique, et doit compter parmi les phénomènes les plus remarquables de l’histoire dramatique, surtout parce que l’auteur, sans l’avoir voulu et sans s’en être douté, s’y est tout à fait rapproché de la grandeur et de la simplicité antique » (traduction d’Albertine Necker de Saussure) (« steht ganz auf der Höhe des tragischen Kothurns, und ist durch die bewußtlose und ungesuchte Annäherung an die antike Größe und Reinheit eine merkwürdige Erscheinung in der Geschichte der neueren Poesie », (Ueber dramatische Kunst und Litteratur II/2, p. 344-345.) Dans l’analyse de Don Quixote également, l’influence de Schlegel sur Sismondi est palpable. Sismondi qualifie ce roman de « contraste éternel entre l’esprit poétique et celui de la prose » (III, 339). Il repend ici la caractérisation de Cervantès par Schlegel, comme dans la première strophe de son sonnet Don Quixote de la Mancha : « Auf seinem Pegasus, dem magern Rappen, / Reit’t in die Ritterpoesie Quixote, / Und hält anmuthiglich, in Glück und Nothe, / Gespräche mit der Prosa seines Knappen. » (Gedichte, Tübingen, Cotta, 1800, p. 195 ; vgl. auch Nachschrift des Uebersetzers an Ludwig Tieck, p. 277). Schlegel qualifie Cervantès de « dernier sommet » (« den letzten Gipfel ») de la prose romantique (KAV III, p. 348).

65 Comme dans La discreta venganza et Lo cierto por lo dudoso de Lope de Vega (III, 486-514).

66 Voir Ueber dramatische Kunst und Litteratur II/2, p. 352-357, 365-374. Les remarques de Schlegel sur le théâtre espagnol dans les Cours viennois sont fondées sur un essai plus précoce, voir « Ueber das spanische Theater », Europa, n° I/2, 1803, p. 72-87.

67 Le rejet de Sismondi est fondé sur des motifs religieux, comme dans le cas de La devoción de la cruz, l’une des pièces traduites en allemand par Schlegel (IV, 130-131), La Aurora en Copacabana (IV, 161-163), critiquée également à cause de l’histoire coloniale, Origen, pérdida y restauración de la Virgen del Sagrario (IV, 166-170) ou le Purgatorio de san Patricio (IV, 170-178). À l’inverse, Sismondi fait l’éloge des pièces comiques, comme El secreto a voces (IV, 132-142) ou El alcalde de Zalamea (IV, 180-186) et la pièce tragique, également traduite par Schlegel El príncipe constante (IV, 144-158).

68 La littérature espagnole, selon lui, a connu « sa période la plus féconde depuis l’époque de l’Inquisition » (« ihre blühendste Zeit erst seit der Epoche des Inquisitionsgerichtes » - notre traduction) (KAV III, p. 232). Il souligne la religiosité du peuple espagnol tout en mettant en garde contre les exagérations de sa légende noire (leyenda negra) et adresse des invectives sévères contre la diffamation de l’Espagne « par les historiens protestants » (« durch die protestantischen Historiker » — notre traduction) (Ibid., p. 230-231).

69 Dante est pour lui « le premier grand artiste romantique » (« der erste große romantische Künstler » — notre traduction) (KAV II/1, p. 148). Contrairement à Sismondi, Schlegel associe expressément Dante le créateur et Calderón comme « dernier sommet » (« letzte[n] Gipfel » — notre traduction) de la poésie romantique à cause de leur ferveur religieuse (Ueber dramatische Kunst und Litteratur II/2, p. 374 ; cf. KAV II/1, p. 148).

70 Voir U. Schöning, « L’Italie et la littérature italienne chez Madame de Staël, Ginguené et Sismondi », p. 216-220.

71 Il est à mon avis exagéré de lire dans l’analyse du théâtre de Calderón par Sismondi une critique de Schlegel, surtout si l’on prend en compte la place de Sismondi sur le marché littéraire français, voir U.Schöning, « Sismonde de Sismondi : De la littérature du Midi de L’Europe – une histoire pré-romantique de la littérature ? », p. 295-296. Il est également peu pertinent de lire la distance de Sismondi vis-à-vis de Schlegel comme « une tentative d’empêcher un transfert » (Ibid., p. 302). Le transfert de connaissances est, par nature, soumis à des transformations dont font partie les divergences et l’adaptation à chaque public.

Héctor Canal

Académie des sciences de Saxe à Leipzig (Sächsische Akademie der Wissenschaften zu Leipzig).